Carpe noctem

Viens de finir la lecture de Ravens in the Library. Drôle de bestiole, cette antho. Un petit bout de magie en acte et en pages, celle qui sauve les gens : ici, le but était donc d’aider l’artiste-barde itinérante S. J. Tucker à faire face à de grosses factures médicales (merveille d’une communauté qui se bouge et prend soin de ceux qu’elle aime, qui face aux impasses de la vie ouvre une nouvelle voie, franchement peu commune ; amertume aussi quand on pense à la terrible réalité que cela recouvre, la précarité dans laquelle vit toute une frange de la population faute de pouvoir se payer les assurances nécessaires…)

S.J. Tucker, je la connaissais grâce à ses crossover musicaux avec les univers de Catherynne M. Valente : elle a réalisé deux compilations de chansons inspirées des Orphan’s Tales, et a accompagné l’auteure en tournée artistique pour la sortie du roman Palimpsest, créant pour l’occasion de nouvelles chansons.

Pas mon style de prédilection, mais il y a dans sa voix et ses songs une ambiance qui parvient néanmoins à me toucher et me faire rêver… Et je ne suis pas loin d’être la seule, et certainement pas la plus emportée, vu la ferveur de la communauté d’amis et de fans qui s’est réunie autour d’elle fin 2008, quand la maladie a frappé. Après les donations, les ventes aux enchères de livres et d’objets d’art, il y eut ceci : une anthologie montée en six semaines par Phil Brucato et Sandra Buskirk, nommée d’après une chanson encore inédite de Tucker, et réunissant les collaborations d’une impressionnante liste d’artistes, débutants ou confirmés.

Il y a les illustrations d’Amy Brown, Stephanie Pui-Min Law, James A. Owen (pour ceux que je connais).

Il y a des rééditions de nouvelles d’auteurs bien familiers. Neil Gaiman‘s « Forbidden Brides of the Faceless Slaves in the Nameless House of the Night of Dread Desire », aussi délicieusement fun à lire que son titre fou le laisse présager. « Ice » de Francesca Lia Block, réécriture glaciale et assez glaçante d’un conte de neige. Une nouvelle de Holly Black, « Heartless », qui ne m’a pas particulièrement marquée, et une de Laurell K. Hamilton qui pour une fois m’a amusée plutôt que fait grincer des dents (« A Lust of Cupids », l’histoire d’une célibataire endurcie pourchassée dans la rue par une nuée de Cupidons offensés par son statut ; rien de transcendantal, mais pour une fois il n’est pas question d’une femme qui finit par coucher avec tous les vampires, loup-garous, panthère-garous, gobelins & autres créatures surnaturelles traînant dans les parages, afin bien sûr de sauver son monde / sa meute / son amant / le meilleur ami de son amant *groumph*). Catherynne M. Valente nous offre de son côté, avec « The Ballad of the Sinister Mr Mouth » un récit étrange, exotique, excentrique, qui s’ouvre comme un récit  d’exploration ou de voyage en mers chaudes, et se clôt sur une vision d’île assez perturbante. Perturbante également, la nouvelle « Built on Blood » dont Storm Constantine propose ici une nouvelle version, la vision d’une société future à la fois rigide et sauvage, saisie le jour du Carnaval alors que les frontières se brouillent et que tout glisse hors de contrôle – dans ce contexte, comment ne pas trouver inquiétante cette publicité récurrente évoquant un Temple bâti sur du sang ?…
Parmi mes favorite ones, « King of Crows » de Midori Snyder donne à vivre une belle leçon de chant et d’écoute, d’attention à soi et au monde. Food for souls, aussi, les oeuvres sur la magie des arts offertes par Charles de Lint (« Ten for the Devil », variation spirituelle sur les récits de deal et de paris avec le diable – à voir ici qui l’emportera, du Malin ou de la musicienne…) et par Terri Windling, avec « The Color of Angels » : je ne sais plus si j’ai déjà dit ici à quel point j’étais amoureuse de son roman The Wood Wife, une merveille sombre et lumineuse où s’entrelacent la beauté et les mystères des mythes, de la poésie, des paysages du désert de Sonora. Cette nouvelle lui fait écho, ancrée cette fois en Angleterre, dans le Devon, où une artiste épuisée par la maladie se retire dans l’espoir de retrouver l’harmonie, les couleurs, l’inspiration pour créer. On se laisse tellement bien emporter par le récit qu’on arrive à la fin de cette novella d’un seul mouvement fluide, sauf que de fin il n’y a pas, pas vraiment, tant les résonances de l’oeuvre sont allées profond en nous. Wow.

Pour les inédits, impression plus mitigée souvent, mais j’ai beaucoup aimé « A Tithe for the Piper » d’Erzebet Yellowboy, un récit de fantasy urbaine évoquant la magie (what else ? ^_^), les mondes qu’elle maintient en cohésion, les notes de musique sur lesquelles elle déploie sa trame – et les actes de courage qui toujours sauvent ces mondes… Après tout, c’est bien de cela dont il est question dans cette anthologie, la magie et les changements qu’elle peut accomplir – que *chacun* peut accomplir. Comme le rappelle justement l’éditeur Phil Brucato en introduction : « When you put the book down, though, please remember what inspired its creation. Don’t just read about fantasy magic changing imaginary lives – in your own, real life, reach out to folks in need. Shake up the status quo. Fix the system. Use the tools and toys of our age to craft new possibilities. Don’t just look for heroes on stages, pages and screens. Look in the mirror as well. (…) You, too, can become a hero. So go out and make some magic of your own. »

*** *** ***

Et tant qu’à parler de magie et de fantasy urbaine, autant rejointer avec cet autre sujet que j’avais pas mal à l’esprit ces temps-ci tandis que la douceur de l’air m’avait rendu le plaisir et la saveur de mes longues escapades nocturnes. Pas un sujet neuf, mais qui flotte dans l’air et dans la tête, donc…
J’ai toujours un soupir fatigué lorsque j’entends les inlassables et tellement lassantes discussions sur la fantasy urbaine c’est ceci / Oui mais le fantastique alors / et puis la bit litt hein / et puis *yaaaaawns*

Comment mettre des barrières de genre et de définition à ce qui est, pour moi, avant tout un feeling ? L’enchantement, la magie perceptible, tangible même, vraie, vivante et inflitrée dans *ma* vie, à portée de main, de voix, de regard. Le regard, justement, changé.

C’est peut-être lié au fait que la découverte de l’urban fantasy a déboulé chez moi au moment parfait pour la vivre ; il y a de ces oeuvres, comme ça, qui apparaissent pile quand il faut, comme un acte de magie déjà, ou comme la cavalerie parfois…
C’était mon premier été de provinciale échappée vers la capitale, et donc je savourais pour la première fois cette sensation enivrante de liberté que l’on peut éprouver en partant à l’aventure dans une grande ville. Toute grisée de mes pas de danse au fil des rues, du plaisir de mettre à  l’unisson le ryhtme des baskets battant le béton et celui des basses musicales vibrant dans mon mp3. La sensation de l’explorateur abordant un monde, lorsqu’on gravit les marches du métro sombre vers l’air libre, le nez levé vers le ciel retrouvé et un nouveau quartier à découvrir – l’inconnu, offert à vous à chaque station de métro…
Le moment parfait, donc, pour trouver sur ma route quelques sentiers de Traverses. Là d’où je viens, on ne baigne pas les mômes dans le merveilleux. Beaucoup de livres, mais finalement très peu de contes, de folklore ou d’imaginaire. A l’époque, je connaissais surtout les voix des classiques (à l’exception de quelques rares et précieuses voix comme celle de St-Ex dans Le Petit Prince, lu et relu et adoré…) La fantasy, terra incognita, je l’ai justement explorée au cours de ce premier été, en écumant les bibliothèques. Un matin donc, je chope sur les étagères deux bouquins dont l’allure m’interpelle, et file me caler, dans la ville engourdie de chaleur, à l’ombre d’un arbre aimé. Je n’ai terminé aucun des livres. Les ai refermés avant de trop m’y attacher pour pouvoir les rendre (you know, love at first page…) Le premier (Musiques de la Frontière pour ne pas le nommer) me fut offert peu après par une amie, et reste à ce jour le plus beau cadeau d’anniv’ qu’on ait pu me faire. Quant au second, Traverses… well j’ai simplement moi aussi traversé la rue pour attraper le précieux dans une librairie, avant de reprendre mon poste sous l’arbre. J’ai pas mangé ce jour-là, mais beaucoup lu, beaucoup rêvé et regardé aussi. Savouré cet autre point de vue offert sur la Ville qui était encore tellement neuve pour moi, synonyme de liberté – synonyme d’enchantement aussi, désormais. Comme ce moment dans Le Cercle des Poètes Disparus, lorsque Robin Williams invite ses étudiants à grimper sur les tables pour y regarder les choses d’un autre point de vue – gamine, après avoir vu le film je faisais ça, moi, grimper sur la table, me renverser sur le lit pour tout voir avec la tête en bas, me balader dans la maison avec un bandeau sur les yeux pour percevoir autrement ce monde familier…
Effet similaire à la lecture de cette anthologie, yep. Comme le dit Léa Silhol dans la nouvelle « Point du Jour » (où elle fait parfaitement ressentir, de mon point de vue, ce feeling qu’est la fantasy urbaine) : « Il y a des choses derrière les choses, et des lumières qui sont plus que des lumières. Un peu de couleur sur tes paupières, et le monde change pour toi. » (in Fées Divers /1, Sombre Féerie, 2007)

La ville a commencé à changer, surtout la nuit, à mes heures préférées. Je suis devenue plus sensible aux ambiances de certains lieux, les ponts, les tunnels, et toutes les places qui dégagent quelque chose de particulier, indéfinissable et magnétique ; plus attentive aussi aux rencontres qui s’y font – que ce soit avec un chat errant venu se percher sur mes genoux, me coinçant là pendant plusieurs heures juste parce qu’on ne peut pas interrompre le rythme de ses ronronnements, ou avec ces trois femmes rousses conversant en triangle au milieu d’une rue dont tous les lampadaires se sont éteints à leur arrivée. Je regarde fascinée les feuilles des arbres entortillées dans le fer des grilles, je m’imprègne de ce halo de lumière verte que créent les branches la nuit lorsqu’elles viennent envelopper le verre et l’acier des lampadaires – étrange alliance qui évoque les mystères de la forêt transplantés au coeur des villes…
Et parfois, en filigrance derrière tout cela, je perçois comme un écho, les voix des auteurs qui ont arpenté des sentiers semblables ; une émotion, chaleur et brûlure ou coup au coeur, parfois, lorsque les images évoquées sont presque trop belles pour ne pas faire vaciller l’espace d’un instant. Vous savez, quand vous êtes là à regarder la ville endormie, vivante juste pour vous et quelques frères peut-être, et qu’une voix alors s’élève pour dessiner une vision dans la nuit : « A présent je me tiens ici, à Frontier, dans les rues coruscantes (…) » Souffle coupé, soupir tremblant, et vous recommencez à marcher en écoutant parler la nuit…

Et btw, je ris au nez de tous ceux qui considèrent que le merveilleux sert à fuir un monde qui fait peur. La fantasy urbaine justement renvoie constamment à ce monde, apprend à le regarder autrement, à le questionner ; à ne pas l’accepter pour tel, tel qu’on nous le fait voir, tel qu’on nous l’impose – à le voir, et partant à vouloir le changer. Voir ce – ceux – que l’on voudrait garder invisibles, outside : les SDF, les différents, les bizarres ; et quand les yeux sont ouverts, comment fermer le coeur ? De l’attention donnée à l’action, au changement – aux actes de magie, donc… (et la boucle est bouclée avec la première partie du blog :P)

Charm & Change, enchantement et changement.

Ou pour citer Charles de Lint, dont les oeuvres de mythic fiction sont tellement imprégnées de tout cela : « In a sense, much of what I write centers around what I believe is a poet’s job to do: show the familiar in a new light so that we can see it again, as though for the first time, and appreciate its worth, no matter how common it might appear. It’s like the difference between weeds and garden flowers. Truth is, I like a lot of weeds better. Those of you familiar with my writing won’t be too surprised by that, since the other story I tend to explore is that of the outsider. The one who doesn’t fit in, or who can’t fit in, or chooses not to fit in. » (« Charles deLint : issues, inspirations & stories to tell », mai 2000)

« And the night cracks me open
with beauty sharp and poignant
as grief »
Poème extrait de The Wood Wife de Terri Windling

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