Trunt, trunt, et les légendes d’une terre

Je connaissais l’oeuvre de Sjón bien avant de connaître son nom, en fait, pour avoir écouté ses paroles à travers les textes écrits au fil de ses collaborations avec Björk, avec les Sugarcubes, et avec Lars von Trier (pour Dancer in the Dark, film qui m’avait complétement tuée à l’époque de sa sortie en salles…)

Il me manquait encore de le découvrir sous les couvertures de romans portant son seul nom. Notamment le tout dernier traduit en France, Sur la paupière de mon père.

Sjón est un poète. Il en a les visions – c’est le sens de son pseudo -, il en a le style, il en a les ailes, celles qui permettent de passer sans s’arrêter au-dessus des frontières, celles qui abolissent les distances.
Pas de distance, non, de la chronique sociale au récit mythique, du merveilleux à l’histoire. Pas de frontières au sein d’un récit qui rassemble, dans le cadre réaliste et magique de l’Islande, un loup-garou, des fantômes, des francs-maçons, un berseker poussé par une piaillante voix intérieure, un boxeur théologien, un réseau de philatélistes aux allures de mafia locale – et un Juif rescapé des camps, qui a placé dans un golem tous ses espoirs de paternité, et doit pour réaliser son rêve accomplir sa quête alchimique, et sa propre et singulière chasse au trésor.
Ce roman, c’est l’Islande, concrètement décrite, ressentie à travers l’esprit et via le quotidien de ses habitants, et c’est un autre monde, peuplé de toute une galerie de personnages jamais très loin de leurs racines légendaires, dans lesquelles ils puisent leurs traits les plus loufoques, les plus colorés, lumineux ou sombres.
Et si tout cela peut sembler décousu au lecteur, il suffit pourtant de se laisser porter par la voix du conteur qui sait la trame tissée, se laisser guider par le plaisir tout simple et essentiel de s’entendre raconter de belles et bonnes histoires. Et le sens doucement descend sur nous alors qu’on a cessé de le guetter pour mieux se couler dans l’enchantement du récit.
Et on referme le livre avec un sourire heureux.
Et tout est bien.

Même alliance du merveilleux et du réel dans son premier roman traduit, Le Moindres des Mondes, qui tire son souffle d’une poésie plus sauvage, et encore plus déroutante d’emblée.
Le Moindre des Mondes, The Blue Fox, Skugga-Baldur dans son intraduisible titre islandais (qui fait référence à une créature folklorique) : l’histoire croisée d’un pasteur bestial lancé (et perdu) dans une fascinante chasse à la renarde comme seuls les contes et légendes savent en inspirer, d’un botaniste poète et humaniste, d’une simplette au vocabulaire mystérieux, au coeur proche des oiseaux. Et tout autour, la neige, l’hiver, la terre islandaise. Le ciel, et les renardes au pelage roux comme la lande.
Métaphysique, poésie, folklore, botanique, chronique historique, autant d’éléments imbriqués dans ces cent et quelques pages. Et tout se tient, cela fonctionne comme dans un rêve raconté dans une langue et une logique que l’on saisit intuitivement – un rêve parfum de thé couleur de glacier…

Pour les curieux sur cet artiste, à voir on the web :
– une interview de Sjón réalisée lors du festival Les Boréales (2008)
– un article d’AS Byatt sur Le Moindre des Mondes

Si le regard de Byatt sur cette oeuvre m’intéresse particulièrement, c’est qu’elle-même a écrit, autour de cette terre et de ses légendes, une magnifique nouvelle, Une femme de pierre (in Petits contes noirs, lisible online en VO) – texte inoubliable dont les héros et paysages habitent de longue date mes rêves d’Islande…
Un deuil, et l’esprit d’Ines perd goût à tout.
Une opération, et sa chair se retrouve peu à peu envahie de couleurs précieuses et de croûtes dures.
Guidée par le sculpteur Thorsteinn, elle songe alors à quitter notre monde de cimetières morts pour répondre à l’appel d’une terre à la nature turbulente, là où les pierres s’animent et vivent.
A Stone Woman, ou la beauté des roches déclinée dans le charme des noms, et la séduisante étrangeté d’une femme reprenant vie au fil d’un processus de pétrification – processus superbement décrit, en surface comme en profondeur, une merveille pour moi qui dès ma jeunesse et mes premières années de latiniste ai reçu d’Ovide une certaine fascination pour les métamorphoses…
Un texte riche de sens, donc, magnifique, magnétique – et un brin effrayant, peut-être, quand il s’agit de comprendre l’appel des pierres et, parfois, les appeler aussi, ressentir en amorce intérieure leur rapport au monde, leur rythme, leur langage. (Qui n’a pas déjà oublié les hommes face à l’océan, et cru un instant faire corps avec le roc dont l’anfractuosité l’abrite durant des heures de contemplation intense ?)
Fascination.

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