Trash & harsh (éboueurs et massacreurs)

J’ai comme un poids sur l’estomac, un sale goût en bouche, une horrible tache dans l’oeil.

Je n’ai jamais abordé par blog interposé, jusqu’ici, les raisons qui m’ont amenée à bifurquer sur la voie végétalienne. Sans doute parce que cela s’est fait calmement, naturellement, logiquement – et vite, très vite, le moment du basculement venu : un processus quelque part entre l’avènement et l’évidence. Sans doute aussi, peut-être, parce qu’une mienne amie, dont le parcours généreusement partagé étape après étape ne fut pas étranger à ce pas nouveau que j’adoptai, avait déjà dit beaucoup de ce qui était à dire des multiples motifs à changement.
Les discussions sont venues plus tard, lors d’interactions avec l’entourage, de bagarres et prises de bec aussi.
Parmi les conneries entendues : l’accusation d’être une débile mentale  vivant dans son monde de bisounours, carrément coupée des dures réalités de la vie.

Comment dire, people ? Les bisounours, ce sont ceux qui s’imaginent qu’il y a du bonheur possible pour les animaux d’élevage, avant l’abattoir. Ce sont ceux qui regardent sans gerber les pubs Ben & Jerry’s où l’on voit les vaches faire joyeusement les fofolles dans leur pré autour des produits laitiers, ou ces pubs pour cachemire mettant en scène comme starlette une chèvre tellement bien peignée qu’on la soupçonne d’aller chez le coiffeur de concert avec le playboy dont le joli cou top branché s’ornera d’une écharpe en poils de ladite bestiole (les lunettes de star, ça doit être pour pas voir la réalité en face, en fait).
Ce sont ceux qui comprennent un peu les végétariens, mais pas du tout ces extrêmistes de végétaliens, parce que bon, l’oeuf ou le lait, hein, ça tue aucun animal.

Le monde dans lequel je vis, moi, mon soit-disant monde de bisounours, voilà de fait à quoi il ressemble :

(pic © Dmitry Noskoff)

Oui, ce sont des poussins.
Oui, ils sont morts, ou ne vont pas tarder à l’être, puisqu’on les noie ou les laisse geler à en crever dans des baquets d’eau froide. Intentionnellement. Parce que l’élevage de volailles a fait faillite, et qu’on ne peut plus nourrir le « stock » restant d’animaux. 400 000 poussins noyés (par ‘humanisme’, pour leur éviter de subir le sort des 600 000  volailles déjà lentement mortes de malnutrition), les adultes balancés dans une fosse et recouvertes de terre par un tracteur – ensevelis vivants. 3 millions d’autres volailles qui pourraient bien encore subir le même sort.
Non, ça ne m’amuse pas de balancer de telles images par ici. Mais j’ai vu l’article évoquant ce massacre sur Treehugger, et je ne *peux pas* détourner le regard. Ne veux pas, non plus – parce que le voilà, le monde dans lequel je vis. En voilà l’image, et l’image de ce que je refuse et combats dans ce monde :

Monde de bisounours geignardisant sur la mort de poussins trop miiiignons tout kawai oh c’est trop mêêêêêêchant ?
Non.
Monde où l’on balance du vivant à la poubelle, comme ça, direct.
Où l’on roule sur du vivant, jusqu’à incorporer plumes et poils  colorés au gris gerbant du béton.
Où l’on industrialise le gaspillage du vivant, massivement.
Où la vie n’a plus d’autre valeur que commerciale et exploitable. Rien au-delà, et tellement loin de ce respect absolu de toute chose vivante.
Un monde de matière morte, et de chair triste.

Et je suis là, en plein milieu. Et je ne peux pas ne pas voir, et je ne veux pas détourner le regard.
Je suis là, et ne veux pas en être, de ce monde. Je refuse. Je *le* refuse, le monde tel qu’il est.
Mais je ne peux pas ne pas en être. Parce que homo sum, comme disait l’autre, et nihil humanum a me alienum est. Et qu’être homme, actuellement, c’est être de cette espèce que l’on songe à rebaptiser homo oesophago colosso, celui qui se tape des écosystèmes entiers tellement qu’il a les yeux plus gros que le ventre, et le regard trop étréci pour l’échelle planétaire –  le « mangeur d’avenir », mangeur de vie, évoqué par Tim Flannery. Parce que je suis un homme, parce que je suis née et ai été élevée dans le système et n’en suis toujours pas autonome – parce que, donc, « je suis née impliquée », comme a dit un fay de mon coeur.

Parce que la marche dans la beauté – ma démarche, mon mouvement, mon environnement, et tellement plus encore – ne serait qu’un mensonge, une marche entre oeillères, si je ne regardais pas en face la laideur, si ma course ne m’amenait à combattre l’horreur en frontal.

‘Cause we all have to drive

i have to drive
i have my reasons, deer
it’s cold outside
i hate the seasons here

i suffer mornings most of all
i feel so powerless and small
by 10 o’clock i’m back in bed
fighting the jury in my head

we learn to drive
it’s only natural, deer
we drive all night
we haven’t slept in years

we suffer mornings most of all
we saw you lying in the road
we tried to dig a decent grave
but it’s still no way to behave

it is a delicate position
spin the bottle
pick the victim
catch a tiger
switch directions
if he hollers
break his ankles
to protect him

we’ll have to drive
they’re getting closer
just get inside
it’s almost over

we will save your brothers we
will save your cousins we will drive them
far away from streets and lights
from all signs of mad mankind

we suffer mornings most of all
wake up all bleary-eyed and sore
forgetting everything we saw

i’ll meet you in an hour
at the car.

Amanda Palmer

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8 réflexions sur “Trash & harsh (éboueurs et massacreurs)

  1. petitefa dit :

    Nausée…
    Et honte.
    « Earthling », il n’est pas de meilleur mot-clef, décidément (ou de catégorie de blog dans le cas présent). Ouaip, les pubs me dégoûtent aussi, les vaches peintes en mauve et les gros cochons qui veulent se faire gratter pour un sombre jeu de hasard. Tous ces gens, ces pubeux, et leurs téléspectateurs maybe, ont-ils la moindre idée de ce qui se passe en réalité ? De ce que tu montres ? De *ça* ??? Comment peut-on vivre avec l’idée de cette réalité qui se déroule derrière les barrières et dans le sang, pendant que nous discutons ?

    Ecoute, je suis dans la même situation que toi (et dis donc elle a l’air sympa cette mienne amie :P), je suis révulsée par le génocide, le meurtre de masse, les poussins en containers et les bestioles enterrées vivantes (Grande Mère, ce doit être purement abominable pour le Qi mondial, ça). Je ne peux que vibrer à l’unisson quand tu dis que tu refuses ce monde, tout simplement.
    Et tu sais, il n’y aura jamais assez à dire ; et quelle que soit l’étendue de mon bavardage sur le sujet, je suis en train de réaliser à te lire, qu’il n’y a pas de redite. Il ne *peut pas* y avoir de redite, il n’y a que du réel, et un réel sur lequel nous avons prise, contre toute attente, sur lequel nous avons un petit pouvoir. Lors, assener le message, ou plutôt hurler à la face du monde son dégoût vital de ce genre de pratiques, et de leur fondement financier inhumain et détestable, ce ne sera jamais superflu… (et d’ailleurs, si on était un chouïa plus nombreux-ses à assumer un quelconque refus de ce monde-là par nos actes & nos assiettes, ça pourrait sentir la répétition, peut-être, et d’ailleurs je surfe souvent sur des arguments que j’ai piochés chez d’autres, mais là, tant qu’on est 0,2% de végétaliens, on peut y aller, je crois, et sortir le mégaphone à volonté)

    Arf. Impossible à conclure. Ces images de petits oiseaux le bec grand ouvert, juste jetés à la poubelle, ce n’est pas tolérable. Je ne sais pas quoi dire, si ce n’est que je ressens la justesse et la profondeur de ta colère et de ton refus. Voilà…

    • psycheinhell dit :

      Hey,
      Ca fout la rage, hein ? et une méchante honte que de telles choses soient possibles, et que rien ne soit fait. C’est du meurtre de masse, là, de fait, bien dit. Des centaines de milliers de vies flanquées à la poubelle pour une histoire de fric, rien, *rien* ne justifie ça, rien ne devrait le permettre. Qu’on puisse à ce point se déconnecter du simple respect de la vie…
      Et quand je pense que le mec qui a orchestré ce massacre ose se réclamer d’un combat pour la justice O_o Bon sang, mais c’est lui qui devrait être traduit en justice, là, pour la mort de tous ces animaux sous sa responsabilité !
      (Je résume l’affaire pour d’éventuels non-anglophones : l’industriel en possession de l’élevage qui a fait faillite estime qu’il a été victime d’un complot politique visant à le ruiner, pour le punir d’avoir pris une part active à une campagne de lutte contre la corruption au sein du gouvernement. Et que, donc, si il a dû tuer les poussins, c’est la faute de ses adversaires. Et même que les 3 millions de volailles qui lui restent sur les bras connaîtront le même sort atroce s’il n’obtient pas justice. Genre c’est pas sa faute, à Caliméro.)
      (Ce monde est vraiment malade.)

      Et là, je vois à nouveau rouge (rouge sang), avec une alerte de la LPO sur les massacres d’oiseaux épuisés par l’hiver :
      http://www.lpo.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=1014&Itemid=53
      Bordel. Où il est l’honneur, à tuer des bestioles affaiblies par le froid et la faim, à les traquer au point de les empêcher de trouver un repos salvateur, un répit qui est ici nécessité *vitale* ? Où est l’empathie entre, ouaip, entre « earthlings », entre créatures qui toutes font l’expérience du froid de l’hiver, à travers peaux ou plumes ? où est la compassion, la « mercy » de ceux qui sont mieux équipés pour juste passer l’hiver, envers ceux qui s’efforcent d’y survivre ? la justice, le respect élémentaire pour une vie que l’on n’a nul besoin vital de prendre, et qui s’accroche de toutes ses forces déclinantes ?
      La rage, j’te jure. Que le blizzard les emporte donc, ces crétins sans coeur, on verra s’ils trouvent toujours aussi ‘sport’ de survivre en pleine rigueur hivernale.

      Comme cette conversation-flash, l’autre jour sur le canal St-Martin gelé, où je m’arrête toujours ces temps-ci pour partager ce que j’ai pu glaner de restes de pain avec les colonies à plumes du coin, pigeons errants, cygnes toujours dignes, canards bousculés par les mouettes bagarreuses. Une dame s’arrête, observe les cygnes que j’ai pu attirer à l’écart des mouettes qui rackettent tout, et me sort, sourire paternaliste aux lèvres :
      – Ils sont gourmands, hein ?
      – Euh… non. O_o Ils sont juste affamés.
      (‘Doit pas connaître le sens ou le feeling du mot, la dame. Mais merde, quoi. Quand est-ce qu’on arrêtera de se prendre pour les rois du monde ?)
      *loading Zazie, Je suis un homme*

      About le fait qu’il n’y a pas de redite, mais un message à asséner de toute nécessité :
      ouaip, j’suis bien d’accord avec toi. Et c’est une impression ressentie de longue date, sur d’autres sujets aussi – comme les droits de l’homme en France, par exemple, où on hallucine à quel point le message pourtant évident met du temps à passer, et se perd vite dans les esprits oublieux…
      C’est juste que j’ai réalisé, au moment de rédiger ce post, que je n’avais jamais abordé le sujet du végétalisme via blog. En direct, sur facebook, au coeur de tes espaces, wai, souvent, mais pas par ici, et sur le coup ça m’a interpellé, me faisant réfléchir au pourquoi du comment, et la réflexion a débordé dans le message… Mais clair de clair qu’on va continuer à l’ouvrir, et faire poids de toute notre voix, peser de tout notre pouvoir. Pour le changement, pour l’alternative, pour la vie.

      (Et voui qu’elle est extra cette ‘tienne amie’, comme tu dis bien – clin d’oeil mutin ou taquinerie de l’inconscient ? –, vous devriez avoir plein de choses à vous dire :P)

      Kisses’n’snowflakes (un blanc de neige dont on aimerait qu’il ne serve pas, jamais, à recouvrir le rouge sang…)

  2. Aurélie dit :

    J’entame aussi mon grand basculement, que je pense définitif.
    Le coup du Bisounours, un de mes gros arguments, est ici parfaitement étayé. Merci :)

    • psycheinhell dit :

      Hello Aurélie, et une standing ovation pour ton basculement – oui, c’est un de ces sauts que l’on refait rarement en sens inverse ;-)

      Merci à toi de ton passage et de ton message, ça fait chaud au coeur de croiser des esprits engagés dans le même cheminement !

  3. Par la grâce des alertes mail, je profite du passage pour te souhaiter, Aurélie, un très beau et long chemin sur cette voie, pas la plus facile, mais assurément une des plus belles.
    Tu ne regretteras pas, je t’assure, et même si mon assurance présente – et fragile quand même face à la dureté du monde – ne date que de quelques années, depuis le bien nommé ‘basculement’. Tu ne regretteras ni les amis perdus, ni les amis trouvés ou retrouvés, ni la conscience taraudante, ni les vies sauvées. Et il est clair que dans cette ‘civilisation’, les vrais Bisounours, aux oeillères vissées dans les tempes, ont la gueule couverte de sang. Et rien n’interdit de tenter d’être plus propre que ça, physiquement, psychiquement, spirituellement…

    Voilà pour le petit mot d’encouragement, que je joins à la standing ovation de l’hôtesse des lieux. Un grand grand bravo, et un grand grand bienvenue de ce côté de la rive, ou bien, hors de la Caverne ;)

    …Hey c’est génial, on est déjà trois ! Nan je plaisante, on est tellement plus. Comme disait presque l’autre, « Nous sommes les empathes. Nous sommes légion. » Bonne route :)

    • Aurélie dit :

      Merci pour cet accueil !

      Je suis convaincue à 1000 % d’avoir pris la meilleure décision de ma vie (j’ai déjà un peu 35 ans), et mon but premier sera de passer le grand oral du Noël familial – où je devrai, non pas forcément convaincre, mais du moins défendre ma position avec les moult arguments que j’aurai accumulés d’ici là, en plus d’un teint de pêche et d’un bilan sanguin irréprochable… et d’un sang-froid à toute épreuve, aussi.

      (à noter que ma famille me prend déjà pour une débile parce que j’ai quatre chats hihihi)

      Bref, ça va être sportif \o/

      • psycheinhell dit :

        Ah, welcome ++, par ici la maison maternelle est présentement habitée de quatre chats, un chien, et deux tortues caractérielles ;-)

        Les repas de famille peuvent ressembler à une plongée dans l’arène aux préjugés (ou à un jeu de bingo grandeur nature, cf http://insolente0veggie.over-blog.com/article-jeu-de-bingo-64425347.html que tu connais peut-être), mais je te souhaite d’en éprouver aussi le contrepoids plus tendre, ces moments qui font tant plaisir où un proche se décarcasse pour cuisiner un bon p’tit plat vg et autres attentions touchantes, et la curiosité/l’intérêt qui finit par se développer quand les gens se rendent compte à quel point on vit bien le basculement, et se mettent doucement à vouloir y goûter… Ca vaut bien des prises de tête ou de bec, ces instants-là :)))

        • Aurélie dit :

          C’est tout ce que j’espère, oui.
          Faut aussi que je me fasse la main en pâtisserie, histoire de leur apporter un assortiment de trucs sympa sans lait ni beurre (ma tatie de 83 ans ne me croit pas là-dessus hihihi) ☼

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