Le choc des photos et l’endorphine des discours

Je croise sa trogne sur tous les culs de bus. A chaque feu rouge, leur espace publicitaire me renvoie l’image de cette vache, censée représenter la gloire agricole de la France.

Elle a, en plus d’un beau regard, un statut de star du Salon de l’agriculture, qui dédie une page entière à son « heureuse élue ». Elle a un nom (Candy), elle a un âge (4 ans), elle a sa « ferme natale » pour résidence (Candy, nous apprend-on, « habite » en Haute Saône – ce qui est autrement plus classe, et plus réconfortant, que d’expliquer qu’elle y est élevée, exploitée, produite). Candy a « son » pré et 119 « copines » avec lesquelles le partager. Candy « porte une belle robe ». Candy va recevoir plein de visites, de vos enfants, de gens célèbres. Candy, même vedette, continue de « mener une vie de montagnarde ».
Princess Candy : success story, fairy tale ?
Storytelling.
Stop la prose sucrée, rewind :
Candy a « un caractère docile ». Candy est une donneuse de lait de qualité. Candy pèse 650 kg.  Candy a peut-être des copines, mais on ne nous parle guère d’éventuels petits, tiens. Candy est d’une race donneuse de lait, donneuse de viande aussi. Candy dans son pré porte une cloche autour du cou. Candy a les oreilles percées de sa marque d’esclave. Candy qui n’avait pourtant rien demandé va avoir droit à l’intrusion brutale du vacarme et des flashs.
Comme beaucoup de princesses couronnées par le marketing, Candy se retrouve ainsi victime de la comm’. Candy sera présente non pour rencontrer, mais pour déculpabiliser, créer une illusion de lien, le fantasme d’une histoire dont la réussite célébrée rapprocherait exploiteurs et exploités en une même communauté regroupée autour de son annuel événement. Propulsée symbole du Salon, Candy n’est pourtant, n’est surtout nullement représentative d’une agriculture à caractère le plus souvent intensif : c’est la bête qui cache l’abattoir.
Et cette pauvre marmotte décidément n’en finit plus de mettre à la chaîne le chocolat de vache violette dans le papier alu.

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J’aurais bien aimé avoir plus de chances de croiser sur mes routes leur message. Seulement voilà, il est des campagnes que l’agriculture made in Salon officiel n’aime guère :

Sur les six visuels de la campagne lancée par France Nature Environnement pour dénoncer crûment les méfaits des polluants et les mensonges en hauts lieux (avec, à l’appui, appel à l’interdiction des pesticides dangereux, go see & sign), trois semblent avoir été exclus, sans explication, des espaces d’affichage.
Les parisiens qui ne peuvent échapper aux doux yeux de Candy se sont donc vus épargner, à cette même période de mi-février pré-salon, ces pénibles invit’ à la contestation :

Un rapport avec les attaques des filières porcines et bovines, qui avaient vainement tenté une action en justice contre la FNE afin de faire disparaître des esprits le sujet qui fâche ? avec le coup de sang de la Bretagne sur ce même sujet des algues vertes ? avec la réaction scandalisée de monsieur le ministre de l’agriculture ? Noooooon sans blague ?
Moralité, CQFD : aborder en frontal la réalité des problèmes écologiques, c’est être « violent et agressif » (© Métrobus) (où l’on note au passage, en comparant ce qui fut censuré et ce qui fut effectivement montré, qu’une simple photo de paysage littoral est jugée plus choquante qu’une image mise en scène où un monsieur a un épi de maïs – chargé, roulette russe en ogm-mode oblige – pointé sur la tempe, bouh que c’est agressif la simple réalité, vite, une caresse de Candy pour se consoler). Et ce n’est décidément pas « raisonnable » (© monsieur le ministre), quels irresponsables ces écolos, alors qu’on a déjà tellement fait pour l’environnement – regardez Candy, c’est-y pas qu’elle est bien élevée c’te brave bête ?

Bref. Propagande et pesticides, même combat, pour les terres naturelles et le terreau spirituel.

// Oxygène (parce qu’y en a besoin, là, ô combien, après toute cette pollution) :
– Débarqué sur mon palier, le dernier numéro de la revue Ethnies, Habiter le monde, consacré aux résistances indigènes partout sur le globe. Dès la page d’exergue, on pige, on respire : « Expropriés de notre culture, dépouillés des valeurs dont nous étions épris – pureté de l’eau et de l’air, grâce de la nature, diversité des espèces animales et végétales, tous indiens désormais, nous sommes en train de faire de nous ce que nous avons fait d’eux. » (Lévi-Strauss) Tous liés, tous concernés, tous Earthlings.
– Affiché sur mon écran, les beautés du concours de photo amateur Wild Wonders of Europe (je pourrais rester des heures en rando au milieu des merveilles de clichés naturels qui florissent sur ce superbe site… Pur kiff, wild trip !)

Runner Up – pic © Riccardo Oggioni

(Slideshow sur Treehugger)

– En action dans le monde : la victoire de l’opération No Compromise menée par les sea shepherds du captain Watson (encore une bande de ‘pas raisonnables’), lesquels ont mis en fuite les baleiniers japonais, et conséquemment mis un terme à la saison de chasse pour l’année. Hurray for the pirates !

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3 réflexions sur “Le choc des photos et l’endorphine des discours

  1. Yael dit :

    Superbe post, et combien juste !

  2. lullaby dit :

    Très juste !! Je plussoie mille fois sur cette « bête qui cache l’abattoir’. La mise en comparaison « pub » du Salon / campagne de France Nature Environnement est très bien trouvée.
    Je partage !
    Bises sauvages

    • psycheinhell dit :

      Hey Lullaby :)
      Punaise désolée pour la non-mise en ligne, Akismet avait balancé ton mess. d’office dans la corbeille à spams (heureusement que je la vérifie une fois tous les 36 du mois, quand même >.<)

      J'sais pas si FNE a prévu quelque chose cette année niveau contre-pub et vraie information, mais en tout cas le Salon a relancé à fond le discours bien sucré sur la vache de l'année, Valentine – à nouveau, je la vois partout en affiche dans Paris. Quant au discours, c'est pile dans la lignée de ce que j'épinglais l'an dernier… (faut voir ce qu’en dit France Soir, c’est hallucinant, comme tentative de starlettiser un animal (j’ose pas dire ‘humaniser’, parce que franchement, on est tombé plus bas, là : « mère modèle et dame de salon », mais bien sûr. Très pratique pour éviter de se poser la question de l’agriculture et du vraie sort des vaches))

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