La voix des publiphobes

Il doit me rester une dizaine de neurones en service en cette fin de semaine.
Ma foi, c’est déjà plus d’unités de réflexion que ne m’en souhaitent les intrusifs commerciaux, c’en est trop pour supporter l’omniprésente invasion publicitaire, c’est bien assez pour résister.

 

 

Moment space dans le métro, il y a de cela deux jours. Impression subite d’être étrangère au monde qui m’environne, de ne pas parler la même langue. Où que le regard se pose, écrans de publicité. Sur les murs, de la rame comme du quai, au plafond, en pleine page de ces journaux gratuits devenus ration de nourriture quotidienne pour l’esprit des franciliens. Ce monde me dit que mes préoccupations ne sont pas les siennes, ce monde me répète qu’il n’a rien à me dire, ce monde martèle qu’il n’a pas de place pour moi. Même mon bien-aimé Courrier international me laisse en plan, venu à moi sous un emballage de plastique pour me glisser sous les doigts, papier glacé, instant glaçant, un plein catalogue de certain grand magasin parisien.
Le regard pris d’assaut, la parole en otage. Les idées distordues. Mon image de femme m’est empruntée sans permission, renvoyée avec déformation : j’étais femme et moi-même, me voilà mère, ménagère, mon corps un lieu commun, espace conquis. Je demande à être, on me répond d’acheter. Mes aspirations à une éthique partagée ? non applicables, le service avant-vente me propose de les remplacer par une recherche commune d’économies, écoeurante fraternité de la radinerie. Ma passion pour la nature, récupérée au profit de produits industrialo-naturels, contre-nature, le fruit vendu aux arômes de plastique ; mon empathie blessée, à vif devant les images de cadavres et les grimaçants sourires rouge sang des clowns amateurs de viande ; mes désirs d’aspiration et de changement,  dénaturés dans la bouche des banquiers capitalistes, et ceci m’est une capitale insulte, affichée à la face de tous.

Et le comble, l’on m’invite comme un bonheur, un honneur, un événement, à participer, et payer pour participer à, la ‘nuit des publivores’, – à rejoindre la voie des gavés volontaires. L’on m’enjoint, amoureuse d’art et de beauté, de célébrer les publicitaires comme artistes modernes. Renoncer à l’art qui sauve au profit – au profit, décidément, oui – de l’art qui consomme. Partout, partout, le discours puant me fait l’injure de me croire récupérable.

Nous font l’injure, car je gage que ceux qui sont là savent et ressentent tout cela. ;-)

La plupart du temps, on apprend à subir. L’esprit filtre, se protège, se forme aux pratiques des adblockers informatiques.
Ah mais, comme dirait le cri de guerre maternel, « ne jamais subir, il faut agir ! »

Et donc, à la racine de ce message, une occasion présente de résister. Appel reçu en ce jour de Résistance à l’Agression Publicitaire :

Le gouvernement vient de rendre public un projet de décret qui va
réglementer l’affichage publicitaire. Alors qu’un débat sur la place
de la publicité dans nos villes et campagnes est demandé depuis de
très nombreuses années, alors que la loi Grenelle II a permis aux
afficheurs d’obtenir une loi plus permissive leur permettant
d’implanter toujours plus de dispositifs, le gouvernement lance un
appel à consultation autour de ce document.

Cela doit être l’occasion de vous exprimer.

Vous ne supportez plus les panneaux 4×3 ; vous estimez comme beaucoup
que nos paysages sont véritablement mités par la réclame commerciale ;
vous aspirez à la tranquillité visuelle lors de vos déplacements ;
vous êtes sensible aux dégâts des messages publicitaires sur
l’éducation des enfants, l’obésité et l’anorexie, l’image de la femme,
le sur-endettement, la violence… vous êtes un élu local et avez été
confronté aux pressions des afficheurs ; vous représentez une
association de défense de l’environnement ou du paysage, de quartier,
féministe ; ou enfin vous êtes porte-parole d’un parti politique et
avez un avis sur l’organisation de notre espace public : faites savoir
ce que vous pensez de l’affichage publicitaire !

Pour une fois qu’on nous demande officiellement notre avis sur la pub, c’est une occasion de, comme rappelle François Brune, « savoir dire non » !

"Face à ce qui nous détruit, il est positif de négativer."

Informations et adresses mail de contact pour la dite consultation publique, sur le site du Ministère de l’Ecologie (… on ne disputera pas aujourd’hui de la pertinence du dit titre de ministère au vu de ses actes, mais on n’en pense pas moins…) :
==> Projet de décret portant sur la réglementation nationale de la publicité, des enseignes et des présenseignes
[ah, j’allais oublier : consultation publique en cours jusqu’au 11 mars, ça  laisse une petite semaine pour mobiliser la résistance. Et pour les pressés / pas inspirés, les Déboulonneurs proposent un modèle de lettre…]

Une ébauche d’analyse proposée par RAP dans la foulée :

Globalement, ce texte comporte plusieurs problèmes majeurs :
– on ne change pas la taille maximum des panneaux. La norme sera
toujours le fameux 4×3, scellé au sol ou apposé sur un mur
– une rédaction alambiquée va permettre d’introduire les panneaux 4×3
ou des publicités lumineuses dans de nombreux petits hameaux de
campagnes
– les nouveaux écrans numériques ne sont clairement pas assez
encadrés, nous allons bientôt voir fleurir des écrans de télévision de
2,5 m² dans nos rues

Plus d’informations et de commentaires sur les sites de diverses associations :
– le Collectif des Déboulonneurs
– l’association Paysages de France
– et bien sûr, R.A.P.

A nos plumes, contre leurs pubs !


« L’ordre de la consommation règne d’autant mieux qu’il ne prend plus l’air de dominer. L’omniprésence quantitative du phénomène publicitaire entraîne en effet un changement qualitatif dans sa façon d’imposer ses modèles : sa norme paraît “ normale ”. Elle ne dit plus d’un ton menaçant : “ Faites ainsi ”, mais tranquillement : “ Tout le monde fait comme cela ”. L’injonction publicitaire n’est plus : “ Voilà ce que tu dois être ”, mais elle devient : “ Voilà ce que tu es. ” Le mode indicatif se révèle dès lors beaucoup plus insidieux, plus oppressif, que le mode impératif. Il suffit que les mêmes consommations, les mêmes modèles d’existence, les mêmes “ nouvelles mœurs ” se répandent dans le très partiel cadre médiatico-publicitaire pour que la foule, aussitôt, les reçoive comme majoritaires, et donc devant être suivis. L’idéologie prend l’allure d’un nécessaire consensus démocratique. La banalisation devient véritablement la forme moderne de la normativité. Et les publicitaires, feignant d’observer comme normaux ces modèles qu’ils ont répandus, viennent nous raconter qu’ils ne font que refléter la société ! Pour peu que nous trouvions quelques différences entre les représentations qu’ils nous donnent de nous-mêmes et ce que nous nous sentons appelés à être, ils prétendent alors qu’ils anticipent sur notre devenir. Il faudra donc nous conformer au miroir qu’ils nous donnent de notre modernité… Et nous ne sommes pas les seuls à devoir suivre la voie de cette uniformisation : les peuples du tiers-monde ne sauraient y échapper. Ce qu’on appelle mondialisation n’est que l’extension à toute la planète de l’idéologie de la consommation, qui dévore tous ceux qu’elle touche.

La lutte antipublicitaire est un combat essentiellement idéologique. »
François Brune, « La publicité, les vecteurs de l’idéologie »
(d’autres textes du monsieur sont lisibles dans la biblio en ligne montée par les Casseurs de pub)

 

PS : Face à la pub, le street art me paraît incarner la résistance par excellence.
Le ciel et les pleurs chevalins, croisés à plusieurs reprises au fil de mes courses urbaines sans pouvoir dégainer l’appareil, sont ici saisis via l’objectif d’Un Parisien dans la Ville. Les autres oeuvres sont empruntées à un artiviste de Vancouver que j’aime beaucoup, jermIX aka jermalism, je recommande vivement l’exploration de sa galerie flickr pour d’autres perles de rébellion !

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3 réflexions sur “La voix des publiphobes

  1. Lullaby dit :

    Je commente un peu tardn alors que j’ai lu ton post quasi dès parution et envoyé ma lettre dans la foulée ^^ »
    ça m’avait d’autant plus parlé que 2 jours auparavant, alors que je me ravitallais, je me faisais la réflexion qu’on était tellement bombardés de pubs et autres qu’on se « fermait », on bouchait les écoutilles à ces intrusions mercantiles subies contre notre gré, au risque de se ferme à des infos plus importantes, essentielles, mais noyées dans cette masse.
    Du coup, ton post rejoint totalement ça ! Et comme on nous demande notre avis, je n’ai pas hésité ! d’ailleurs merci pour avoir mis le lien vers un modèle de lettre, je ne savais pas trop comment structurer mon truc ni évoquer ma pensée avec les formes qu’il faut (administration, bonjour, mais puisqu’ils ne comprennent que ça…) Du coup ça m’a permis de m’en servir comme base puis de broder en infusant mon propre jus ^^
    Et vive le street art !

  2. Lullaby dit :

    (j’avais laissé un commentaire mais j’ai l’impression qu’il est passé à la trappe ^^ »)

    En tout cas, puisque pour une fois notre avis est demandé, j’ai envoyé mon mail – et merci pour le lien vers le modèle de lettre, comme je ne savais pas trop comment formuler mes idées, ça m’a bien aidée !

    Et vive le street art!

    • psycheinhell dit :

      Hey Lullaby,
      C’est chouette d’avoir fait entendre ta voix ! « puisque pour une fois notre avis est demandé », yep, c’est aussi l’impression que j’ai, ça change du matraquage d’office, et zeus sait qu’on s’en mange plus qu’à foison, des coups de matraque pubeux. C’est d’autant plus important de le faire, que je ne sais pas si on sera aussi nombreux qu’on aimerait – après tout, sans les collectifs de résistants qui s’en sont faits le relais, je n’aurais pas eu vent de cette consultation, qui ne m’a pas l’air d’avoir bénéficié d’une grande, ahem, publicité. Justement. Mon parano petit doigt me souffle que maybe ‘on’ n’a pas souhaité, pas eu intérêt à, faire du bruit sur le sujet, y compris dans les médias dont ce serait pourtant bien pile le rôle, tellement plus que de nous gaver le foie du dernier scandale people…
      Et c’est très vrai que toute cette invasion pubeuse nous accule à des réactions d’assiégés, par lesquelles on se ferme du coup à plein de choses, et de gens ! Visuellement, bien sûr, avec le regard entraîné à une sorte de tri automatique, mécanisme anesthésiant qui fait obstacle à la vraie interaction, le regard et la réflexion ; mais aussi sur le mode audio, quand on met les écouteurs pour ne pas les entendre, les pubs diffusées par haut-parleurs (… résurgence de lecture du Paysage sonore, de Murray Schafer, qui m’a décidément bien marquée) Bref. Les exemples ne manquent pas, hélas.

      Vive le street-art, yep – la résistance à la norme et à la petite mort de la routine, et l’appel à l’ouverture, au questionnement, au regard remis à neuf sur l’environnement urbain. :)

      (Ton comment n’avait pas disparu, en fait il attendait mon passage – ça a pris quelques heures, vu que je n’ai pas d’ordi au boulot, ‘fin à vélo quoi :P
      Le blog est réglé de façon à ce que le tout premier commentaire d’une personne doive être validé pour la mise en ligne – manière pour moi de pouvoir cueillir les indésirables à l’entrée. Donc pour les éventuels suivants c’est bon, ils ne traîneront pas quelque part à faire la queue ^^)

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