Prendre la terre, empoisonner le nom

« Dire le nom c’est commencer l’histoire. »
Samuel Makidemewabe

Quand ils étaient seuls sur la terre, ils se nommaient eux-mêmes.

(Cheyennes) Les Hommes
(Pawnees) Les Plus Hommes des Hommes
(Lenapes) Les Hommes Vrais
(Apaches) Le Peuple
(Hopis) Le Peuple Pacifique
(Arapahos) Notre Peuple
(Mandans) Le Peuple sur la Rive
(Winnebagos) Le Peuple de l’Eau Boueuse
(Cherokees) Le Peuple des Cavernes
(Sauks) Le Peuple de la Terre Jaune
(Foxes Le Peuple de la Terre Rouge
(Tetons) Ceux-qui-habitent-la-Prairie
(Hunkpapas) Ceux-qui-campent-à-l’entrée
(Kiowas) Ceux-qui-sortent
(Iowas) Ceux-qui-dorment
(Omahas) Ceux-qui-vont-contre-le-vent

Quand ils ne furent plus seuls, les Blancs, les marchands, les trappeurs, les voyageurs, les jésuites les nommèrent.
Parfois ils les nommèrent d’un trait jugé distinctif. (…)
Parfois ils les nommèrent en déformant le nom que leur donnaient leurs ennemis. (…)

Qu’ont pensé les élégants guerriers Crows (corbeaux) de leur surnom : « Les Beaux Brummels de la Prairie » ?

C’était un autre temps, croirait-on. La conquête de l’Ouest, conquête du sauvage, des sauvages. C’est une histoire pour vieux westerns, dira-t-on.
La vérité est que cela n’en finit pas, que la voie des sentiers de larmes est toujours grande ouverte, béante comme une blessure non refermée. Que les voix ne se taisent pas.
Flash actu :
Nous sommes en 2011. En démocratie américaine.
En cette année, en cette démocratie, l’on vient de célébrer la mort d’un ennemi.
Le nom de cet ennemi ? Geronimo. Je ne plaisante pas. « Pour le gouvernement des Etats-Unis, « Geronimo EKIA » (Enemy Killed In Action) est le code employé pour la mort d’Osama Ben Laden », explique-t-on sur Global Voices (Native Americans Take Offense at Osama Nickname). Ca fait mal, évidemment.
The reality is, is that the military is full of native nomenclature. That’s what we would call it. You’ve got Black Hawk helicopters, Apache Longbow helicopters. You’ve got Tomahawk missiles. The term used when you leave a military base in a foreign country is to go « off the reservation, into Indian Country. » So what is that messaging that is passed on? You know, it is basically the continuation of the wars against indigenous people.

Donald Rumsfeld, when he went to Fort Carson, named after the infamous Kit Carson, who was responsible for the deaths of thousands of Navajo people and their forced relocation, urged people, you know, in speaking to the troops, that in the global war on terror, U.S. forces from this base have lived up to the legend of Kit Carson, fighting terrorists in the mountains of Afghanistan to help secure victory. « And every one of you is like Kit Carson. »

Winonna Laduke, activiste amérindienne & écologiste, via notamment Honor the Earth – et auteure, son bouquin Recovering the Sacred : The Power of Naming and Claming me fait grave de l’oeil !
L’interview complète – passionnante – est à lire sur Democracy Now!

Douloureux échos à une douloureuse lecture, un ouvrage reçu en terres de résistance ariégeoises, les Mémoires de Géronimo. En plus de l’histoire même, la lecture du paratexte avait été particulièrement éclairante – de la façon dont un coup de foudre éclaire quand il s’abat sur vous. Ce qui s’esquisse, dans les ombres et les blancs du texte, dans les ronds-de-jambe et les lâchetés rhétoriques, c’est l’histoire d’une parole prisonnière. SM Barrett, le transcripteur, a dû arracher au vieil Indien réticent la promesse de ce récit, contre rémunération. Aux quelques détails évoqués en préface, le peu d’intérêt de Géronimo pour l’écriture du livre, sa volonté de dire l’histoire selon ses propres détours & son refus de se détourner de la route narrative tracée pour de bêtes détails de correction, on imagine volontiers – mais je m’égare peut-être dans cette interprétation perso – le clash culturel, culte du livre vs souveraineté du conteur. « Là où le menaient ses caprices [sic], il nous disait ce qu’il voulait dire, sans ajouter un mot de plus. »
Mais ce n’est pas le plus moche, non. Il lui faudra mendier ensuite l’autorisation, des officiers, des autorités, du gouvernement. Soumettre le manuscrit à la censure. Se protéger en déclinant toute responsabilité chaque fois que Géronimo critique ouvertement tel ou tel acteur de la guerre ou des traités. Louer l’indulgence du ministère de la Guerre, qui permit finalement la publication du texte. Ramper. « Le fait même que Géronimo ait raconté l’histoire de sa vie à sa manière est sans doute la seule excuse que nous ayons à offrir pour les nombreux côtés non conventionnels de cet ouvrage. » Mais oui, réclamons l’indulgence pour le sauvage, le non conventionnel, le non civilisé. Il a sans doute fallu une certaine dose de courage et d’obstination pour publier ces mémoires, mais que de courbettes, que de couleuvres avalées en chemin !
Je serais une histoire cree, j’irais bien remonter le fil du temps pour raconter comment les choses se passèrent entre le captif et son biographe, tiens.

Et à défaut d’être une histoire, je suis tristesse, à la nouvelle que Géronimo est mort, encore, captif, toujours.

***
« Mais tu sais, mon petit-fils, ce monde est fragile. »
Le mot qu’il choisit pour exprimer ‘fragile’ était gros des complexités d’un processus ininterrompu, et aussi de la force naturelle des toiles d’araignées tissées en travers des chemins sur les collines de sable, où le soleil du matin vient se prendre à chaque filament de toile. Il fallait longtemps pour expliquer la fragilité et la complexité parce que aucun mot n’existe tout seul, et la raison du choix de chaque mot devait être expliquée à l’aide d’une histoire montrant pourquoi il fallait le dire de cette manière-là. C’était là la responsabilité que l’on héritait en tant qu’être humain, affirmait le vieux Ku’oosh, l’histoire qui sous-tend chaque mot devait être racontée afin qu’il n’y eût pas d’erreur possible quant à la signification de ce que l’on avait dit ; cela exigeait beaucoup de patience et d’amour.
***

Remède à l’empoisonnement, le livre de Leslie M. Silko, Cérémonie – mettant en oeuvre, en action, pour de vrai, une cérémonie de guérison. Comment un Indien vétéran de guerre, incapable de se remettre des séquelles de la Seconde Guerre Mondiale, paumé au milieu de ses potes alcoolos qui ne font que pleurer le temps où un uniforme de soldats leur avait valu, pour la seule fois de leur vie d’Indiens de réserve, le statut de vrais Américains, part mettre en oeuvre dans les montagnes, sur les traces d’un bétail au caractère indocile et résilient bien comme on aime, une cérémonie réinventée, en vue de contrer enfin le maléfice incarné par la présence des Blancs. La fin de l’amertume qui empoisonne, la voie de la beauté.

Et en parlant de beauté amérindienne, je vous laisse sur cette voie à arpenter online, très chouette, très riche, un des rares ponts que nous ayons de ce côté de l’océan :

Sur le dos de la tortue

Publicités

6 réflexions sur “Prendre la terre, empoisonner le nom

  1. petitefa dit :

    Ciel, je ne savais pas que ce petit livre rouge était aussi dur… (Bon, certes, je me doutais de sa couleur et de sa charge, mais ça me fait drôle de me dire que je t’ai passé aussi légèrement quelque chose d’aussi lourd…) Le fil du temps serre à la gorge, parfois. Ce paratexte et ce contexte sont salement éclairants, dis donc. Quelle tristesse, oui…

    Et ce truc des noms, si bien pointé, si nodal dans la position du colon massacreur, et qui ne voit pas le problème en plus, ce truc de tuer la magie des noms et de tout tuer, en conséquence, ça m’a rappelé une (des nombreuses et toujours percutantes) conclusion de Jean-Christophe Victor, le gars de l’émission de cartographie « Le dessous des cartes ».
    Dans une des séquences sur l’Amérique du Nord, il reprend avec beaucoup de pertinence cette spoliation des noms, et il termine assez sec avec la question de savoir si de quelconques royalties vont enfin être versées aux tribus décimées et massacrées portant les noms de Tomawak (tiens), Utah, ou Manhattan… – il y a d’autres noms de marques ou de choses commerciales mais là je ne les ai plus en tête -. Cette façon lapidaire de résumer cet infernal génocide, suivi d’une récupération encore pire, puisqu’elle trahit jusqu’à la couenne de l’identité humaine, jusqu’au tréfonds du langage, jusqu’au nom, donc, ce lien précis et immédiat entre les humains tués, le pays ravagé, le dieu pognon érigé et la trahison vissée en principe marketing, et la justice derrière (celle qui devrait redonner à César, tout redonner…) qui fait tout sauf son job, cette façon de dire ça en une phrase, je l’ai trouvée très forte, très juste.

    C’est bien, Democracy Now. Un peu dur pour moi parce que mon anglais n’est pas du tout suffisant, mais je suis heureuse que ça existe, et que ça puisse porter ça. Titillée aussi par le « Cérémonie » bien sûr :)

    (Et sachant très bien que pour ta part tu lis l’anglais sans aucun problème, je ne sais absolument pas comment tu fais pour résister à l’autre référence en V.O. dont tu parles ! :D)

    Je regarde, un peu trop vite, Honor the Earth (le lien a un peu cafouillé d’ailleurs ^^ »), à vue de bec, comme ça, tu sais, j’ai l’impression d’une Palestine interminable… Je ne sais pas comment l’exprimer (ben comme ça en fait). Militarisation, droits déniés, identité culturelle écrasée, pilon du colonialisme qui ne s’excuse jamais et ressort de l’argument terroriste à tout bout de champ (putain, le coup de Geronimo / Ben Laden, ça veut tout dire, hein), et puis sur le bord, ça résiste vaillamment, et en même temps ça me serre le coeur, de voir cette petite boutique ‘sustainable tribal economies’, ça ressemble tant et tant aux petites assos palestiniennes qui vendent du savon d’alep et de l’huile d’olive…

    Une cérémonie. Tu as raison. La voie de la Beauté, le Hozho. Célébrer, et… ne pas s’en laisser * compter *. :)
    Thx pour ce billet très fort, miss,

    Little Bear Kisses,

    • psycheinhell dit :

      Heya,

      Ben tu sais, je viens de faire lire Bilal à ma mère, alors bon… ;) Y a des paroles, des messages qui doivent circuler, même si c’est dur. Et pour moi qui m’intéresse de près à cette (ces) culture(s), c’est une étape absolument nécessaire, aller voir en face la réalité des saletés venues de l’Occident. On marche dans un tel champ de mines, clichés, préjugés, ignorance et représentations culturelles faussées… (je repense souvent, à ce sujet, au génial poème de Diane Burns dans l’Antho de poésie amérindienne, que tu avais mis aussi sur Babelio !)
      Certaine nana que j’aime beaucoup me disait un jour que refuser les oeillères, se détacher de la laideur des insouciants et des égoïstes, c’est déjà faire le premier pas sur la marche en beauté, qu’il est important de commencer cette marche-là par la vérité. Et elle a bien raison ^_^ Emprunter la piste des larmes pour sortir des autoroutes à touristes, pieds nus sur un sol de pierres dures.

      (Pis j’ai pas eu l’impression que le témoin, le flambeau, furent passés légèrement. Une écriture à l’encre verte derrière la couverture rouge évoquait bien ce chemin de larmes que l’on sait, que l’on sait tellement peu au final… :))

      About tribus exploitées jusqu’aux images (faussées) et aux noms (empoisonnés) : oui, très juste, il y a cet aspect marketing qui est un putain de combat à mener sur les terres du dieu Fric, sur les nerfs de guerre et les billets verts. Jusque chez nous, j’ai toujours la nausée (veganistement redoublée) en passant devant les restaus de la chaîne Buffalo Grill et son imagerie débectante censée plongée le viandard dîneur en pleine ambiance made in Amérique de l’Ouest, yuk. Idem pour le Crazy Horse Saloon de Paris… La bataille juridique, oui, j’ai plein d’échos que je n’arrive pas, en ce moment de réveil encore embrumé, à me faire sortir de sous le bout de la langue, mais à défaut, une ébauche de piste sur Cultural Survival :
      ==> http://www.culturalsurvival.org/publications/cultural-survival-quarterly/united-states/whats-name-can-native-americans-control-outsi
      Bon, le sujet est vaste comme une terre, et à la bourre comme j’étais hier, il est à peine effleuré ici, c’en est frustrant. Mais voilà, c’est d’une telle violence, cette spoliation du nom, à l’encontre de peuples pour qui l’origine des noms compte tellement au niveau identitaire, en lien avec les histoires. Et ce truc de nom de code ‘Geronimo’, c’est tellement, horriblement significatif !…
      Thx d’être là pour dévoiler d’autres facettes taillées dans cette pierre dure… :)

      About Recovering the Sacred : ben je me freine présentement pour de basses considérations matérielles = j’attends que tombe la paye, vu que j’y suis pas allée mollo ces derniers temps sur les achats de bouquins. J’ai beau ne pas être spécialement raisonnable dans ce domaine, la voix de l’estomac se colle parfois un brin en travers de la voie de la beauté :D

      About Honor the Earth : lien réparé, thx ! (j’arrivais pas à charger la page hier, et mon bricolage de fortune n’a pas tenu, on dirait ^^’)
      Ca résiste, yep – mais je crois tout de même que la marge de manoeuvre est plus large, à notre époque, que pour les gens en Palestine.
      « Sustainable tribal economies », c’est pas une petite boutique locale (ou alors on ne parle pas de la même chose ?), c’est un kinda traité (téléchargeable en pdf) proposant des pistes d’action pour retrouver l’indépendance économique en prenant la voie des alternatives écologiques – parce que Honor the Earth milite sur les deux plans, liés, des peuples et de la Terre. Bon après, clair qu’il existe aussi des boutiques comme ça, j’en ai déjà croisé :)

      Bon, et je file là, j’ai un rayon de soleil bien éblouissant vautré comme un chat sur mon écran, et ceci est un appel assez irrésistible :)))

      Aux conteurs, oui !!

  2. petitefa dit :

    (Flûte et appeau, bien sûr j’ai ‘envoyé’ avant de rebondir enfin sur le passage de la recherche du mot exact… juste pour dire que j’aime beaucoup, beaucoup, cette citation et cette vision. Vraiment :))) )

  3. psycheinhell dit :

    Bon je suis dans les dernières pages de « Recovering the Sacred », et c’est très très fort. Des horreurs dont je n’avais pas idée, des saletés insidieuses qui se poursuivent encore très largement de nos jours. Ah il y a encore tant de travail pour que justice soit rendue, sur tant de fronts… C’est fou, même en ayant mémoire des massacres, des prises de terre, dur de réaliser toute l’étendue de l’emprise impérialiste.
    J’avais conscience de la bataille menée pour récupérer reliques sacrées et restes des ancêtres prenant la poussière dans les collections des musées – mais comment saisir ce problème, ce truc inimaginable : quand les « objets » sont rendus, il est parfois impossible de les enterrer, de les brûler ou de les manipuler sans risquer d’empoisonner terres et tribus, tant les conservateurs et collectionneurs les ont traités à coups de pesticides en guise de « préservation » ! Il y a comme ça des masques Kachinas qui ont carrément dû être décrétés « déchets toxiques » O_o

    Ah, et puis, super important à savoir quand on s’intéresse aux grains, aux plantes, à la relation à la Terre, c’est la façon dont les multinationales ont tenté de s’emparer de graines traditionnellement cultivées par des tribus bien précises, avec un crucial lien culturel, communautaire, historique. Le plus beau chapitre, qui m’a ouvert des horizons complétement insoupçonnés et planté nombre de graines de réflexions, c’est sur la relation fondamentale entre les Anishinaabeg (les Indiens Ojibwé) et le riz sauvage originaire des grands lacs, à des lieues de ce qu’en fit Uncle Ben’s (berk). Et comment les multinationales en dénaturèrent la culture, voulurent se l’approprier en déposant des brevets, tentèrent de faire mainmise sur le génome de ce riz sauvage et de le soumettre à des expériences de modification génétique (évidemment, Monsanto est de l’affaire). Comment il fut commercialisé par des compagnies qui n’hésitèrent pas à s’approprier toute une imagerie amérindienne pour mieux le vendre, comment ce riz dit sauvage fut complétement domestiqué, et carrément altéré (par exemple pour que son temps de cuisson égale celui du riz blanc auquel on le mélange). Ah c’est édifiant, y a pas. :-/

    Hop, un article en ligne de la même auteure, Winona LaDuke, qui reprend l’essentiel de ce chapitre « Wild Rice », sur le site d’un mag écolo que j’aime énormément, Orion :
    ==> « Ricekeepers », http://www.orionmagazine.org/index.php/articles/article/305/

    et le point de vue direct de récolteurs ojibwé, sur le site de Slow Food USA :
    ==> http://www.slowfoodusa.org/index.php/programs/presidia_product_detail/wild_rice_anishinaabeg_manoomin/#TB_inline?height=500&width=575&inlineId=hiddenModalContent

    « When we sow seed, we pray: May this seed be exhaustless. Monsanto and the USDA [US Department of Agriculture], on the other hand, are stating: Let this seed be terminated so that our profits and monopoly are exhaustless. »
    Vandana Shiva

    Il y a tant de graines dans ce livre à planter dans les esprits. Le lien entre les problèmes d’obésité et de diabète qui sont une des plaies des communautés amérindiennes, et le fait que le gouvernement américain, après leur avoir retiré leurs moyens de subsistance traditionnelle (la terre confisquée, les rivières polluées, les animaux exterminés), les ait tenus en dépendance en leur garantissant via les traités des livraisons de ‘junk food’ à l’origine de bien des soucis de santé. Et comment le retour à une agriculture traditionnelle, et notamment les récentes entreprises de créer des banques de graines anciennes à faire revivre au sein des communautés, est un beau grand espoir de renouveau, pour les corps et les esprits (amen à ça).

    Un bouquin à mettre entre toutes les mains, sous tous les regards, vraiment.

    • psycheinhell dit :

      Un mot sur une nouvelle affaire bien crade :
      1/ http://narcosphere.narconews.com/notebook/brenda-norrell/2012/01/tucson-schools-bans-books-chicano-and-native-american-authors
      2/ http://narcosphere.narconews.com/notebook/brenda-norrell/2012/01/tucson-schools-seizes-native-and-chicano-books-classrooms

      Donc, pour résumer en frenchie : à Tucson, ville métissée, aux portes d’un univers désertique habité de longue date par, entre autres, les Tohono O’odham et leurs ancêtres Pima, à la frontière du monde hispanique, on bannit des bouquins. D’auteurs espagnols et amérindiens.
      Pourquoi ? Parce qu’en Arizona, on vient de prendre une saloperie de décision scolaire : on a déclaré illégal le programme d’études mexicano-américaines de Tucson, au nom d’une loi nouvellement passée en Arizona, ce premier janvier (cf l’article du NY Times « Rift in Arizona as Latino Class is Found Illegal« )
      Je ne pige pas tous les détails législatifs, mais globalement ce serait une loi défendue par les conservateurs, qui se situerait dans ces lignes-là (explication piquée à un article de Technorati) :
      « Conservative voices say the SB 2281 is designed to promote unity and non-discriminatory practices. Specifically, the law makes a class illegal if: 1. It promotes the overthrow of the United States; 2. Promotes resentment toward a race or class of people; 3. (Is) designed primarily for pupils of a particular ethnic group; 4. Advocates ethnic solidarity instead of the treatment of pupils as individuals. »

      À vue de nez, ça pue le racisme. ET le vieil argument raciste du « racisme anti-blancs », vous savez ?
      Ca pue la peur, la peur de la vérité historique, la peur de l’interculturalidad (cf Chomsky, New Voices of Indigenous Resistance, pour cette notion et pour l’importance d’une éducation qui respecte et prenne en compte la diversité ethnique & culturelle). Ca ressemble comme deux gouttes d’eau aux vieux fachos français qui beuglent dès que l’on se penche sur les heures sombres de la république, comme la guerre d’Algérie. A la laïcité dans la vision tordue des Le Pen.
      Et donc, le résultat, des classes menacées, des bouquins bannis des salles de classe. La palme de l’incongru revient au banissement de Shakespeare, « La Tempête » (au nom des nouvelles instructions recommendant d’évitant tout ouvrage focalisé sur des thèmes tels que l’ethnicité, la race, l’oppression – on voit où tout cela mène, n’est-ce pas, vu l’histoire américaine. Chuuut l’esclavage, chuuut le génocide amérindien, chuuut la frontière mexicaine).
      Autre ouvrage-phare banni, « Rethinking Columbus« , book scolaire offrant aux jeunes esprits une perspective tout autre sur la fondation des Etats-Unis – ça a l’air top comme bouquin, et hautement nécessaire, non ? Ben faut croire que non (ou que… trop nécessaire ? trop efficace ? brrrrr, cachez cette histoire que je ne saurais voir). Banni. Et à travers lui, la voix d’auteurs comme Winona Laduke (grande dame déjà évoquée ici même un peu plus haut), Joy Harjo (♥), Leslie Marmon Silko (♥ derechef), Joe Bruchac, Buffy St. Marie, etc. Sherman Alexie est également visé par l’interdiction, de même que pas mal d’auteurs hispanophones (que je ne détaille pas, étant hors de ma zone de lecture, les noms me restent, là – pour l’instant –, terra incognita)… et même la « Désobéissance civile » de Thoreau, interdit de lecture *dans ce contexte* (comme le dit Salomon Baldenegro, c’est une guerre culturelle ethniquement ciblée, et qui s’inscrit dans la guerre détestable menée en ce coin de terre aux immigrants mexicains – je ne maîtrise pas assez le contexte pour pouvoir déterminer si les Amérindiens sont aussi explicitement visés, ou si leurs oeuvres et leur culture ne sont attaquées qu’en manière de ‘dommage collatéral’ – en tous les cas, c’est moche, très moche. Ca craint, et ça pue.)

      Bon, ben je m’en retourne à ma lecture d’Howard Zinn, à son « Histoire populaire des Etats-Unis », moi.
      « Je ne prétends pas qu’il faille, en faisant l’histoire, accuser, juger et condamner Christophe Colomb par contumace. Il est trop tard pour cette leçon de morale, aussi scolaire qu’inutile. Ce qu’il faut en revanche condamner, c’est la facilité avec laquelle on assume ces atrocités comme étant le prix, certes regrettable mais nécessaire, à payer pour assurer le progrès de l’humanité : Hiroshima et le Vietnam pour sauver la civilisation occidentale, Kronstadt et la Hongrie pour sauver le socialisme, la prolifération nucléaire pour sauver tout le monde. Nous avons appris à fondre ces atrocités dans la masse des faits comme nous enfouissons dans le sol nos containers de déchets radioactifs. Bref, nous avons appris à leur accorder exactement autant de place que celle qu’ils occupent dans les cours et les manuels d’histoire prescrits et écrits par les professeurs. Appliqué avec une apparente objectivité par les universitaires, ce relativisme moral nous paraît plus acceptable que s’il l’était par des politiciens au cours d’une conférence de presse. C’est pourquoi il est d’autant plus dangereux. (…)
      Ainsi, puisque le choix de certains événements et l’importance qui leur est accordée signalent inévitablement le parti pris de l’historien, je préfère tenter de dire l’histoire de la découverte de l’Amérique du point de vue des Arawaks, l’histoire de la Constitution du point de vue des esclaves, celle d’Andrew Jackson vue par les Cherokees, la guerre de Sécession par les Irlandais de New York, celle contre le Mexique par les déserteurs de l’armée de Scott, l’essor industriel à travers le regard d’une jeune femme des ateliers textiles de Lowell, la guerre hispano-américaine à travers celui des Cubains, la conquête des Philippines telle qu’en témoignent les soldats noirs de Luson, l’Âge d’or par les fermiers du Sud, la Première Guerre mondiale par les socialistes et la suivante par les pacifistes, le New Deal par les Noirs de Harlem, l’impérialisme américain de l’après-guerre par les péons d’Amérique latine, etc. Tout cela, bien sûr, si tant est que quiconque – et quels que soient les efforts qu’il y consacre – puisse effectivement « voir » l’histoire en épousant le point de vue des autres.
       »
      Yup.

Talk to the cat

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s