– je suis partie – mais je suis là – mais tout est partout –

J’ai la tête ailleurs. Un peu beaucoup passionnément. Les astres me l’ont soufflé, l’heure avait sonné de repartir sur les chères routes amérindiennes – Piste des Larmes, Medicine Road, la voie de la beauté. Non que je les avais vraiment quittées, mais vous savez… convergences, synchronicité. Ai reçu plein de books – jamais assez. Ai réussi à m’arracher des tripes certaine préface qui s’agitait, et m’agitait, depuis trop longtemps – c’était le moment – je ne connais que ces instants. Ai entendu résonner sur la place de la Concorde, de la bouche d’un fighter Choctaw pour les droits humains & amérindiens, relayée par les percussions, répercussions deep inside du tambour, la fameuse chanson de l’American Indian Movement. Concordance.

J’ai la tête ailleurs, et aimerais l’avoir plus, parfois. Le malaise de notre société me frappe, par flux et reflux, vagues de mal-être portées par les mouvements furieux du Paris consommateur, consumateur.
Hocho, disorder, l’harmonie naturelle perturbée. L’homme souffre comme son monde.
Je cherche refuge, remède, près de l’eau, près des oiseaux. Je suis là, et le ciel aussi, blessed be.

J’ai la tête ailleurs, et pas tant que cela. Je ne peux pas regarder ailleurs, ou vers le seul intérieur, quand le monde hurle que notre présence est requise. Je suis là, je suis présente.
Un peu ici, un peu aux Etats-Unis. Devant l’ambassade, une voix dans la foule, je crie comme on allume une bougie, pour la fin de la barbarie. Cela n’aura pas suffi – Troy Davis a péri, exécuté alors que la majorité des témoins (sur la seule parole desquels reposait l’accusation, en l’absence de preuves matérielles) se sont rétractés, alors qu’il n’a cessé de clamer son innocence. L’esprit essaye de saisir la réalité de la peine de mort, la réalité de la vie d’un homme arrêté à 18 ans, condamné en 1991, exécuté en 2011 – 20 ans dans le couloir de la mort, dans une cellule de la taille d’une salle de bains, dans le silence (je ne trouve pas en ligne l’intégralité du texte qu’on nous a lu, qui m’a marquée, alors je vous renvoie aux écrits d’un autre condamné à mort se battant pour obtenir justice, Mumia Abu-Jamal, et je vais certainement rassembler mon courage pour en faire autant) – l’esprit essaye de saisir, l’esprit bloque, sent la folie au bout de la ligne. Un homme est mort, on n’a pas pu empêcher ça, et le combat alors doit en sortir plus vigoureux, déterminé. Et pour commencer :

Not in my name – taking the pledge (Amnesty International)

The state of Georgia shamefully executed Troy Davis on September 21, 2011 despite serious doubts about his guilt.

But Not In My Name.

While a majority of the world – more than 65% of all countries – has abolished the death penalty in law or practice, the United States remains one of the top countries responsible for executing people.

Not In My Name.

Officials continue to allow this deeply-flawed, extremely arbitrary and severely-biased (both economically and racially) system to run rampant without checks, balances or concern for moral decency.

Not In My Name.

Guilty or innocent every person is a human being with human rights. Executions are always wrong.

I won’t stand for it.

THE DEATH PENALTY MUST BE ABOLISHED. I take this pledge because human rights and human lives are on the line.

Pour continuer, en ce qui me concerne, je vais certainement aller voir de plus près ce qui se passe du côté de la défense d’Abu-Jamal, et de Leonard Peltier – ce militant amérindien emprisonné depuis maintenant 35 ans.
(il y en a d’autres, bien sûr. Je cite ces noms parce qu’ils ont été associés au dernier rassemblement pour Troy Davis, parce que, ai-je découvert, putain, si tardivement, des soutiens se rassemblent chaque semaine devant l’ambassade… Mais il en est d’autres, et c’est l’abolition que nous voulons. Point.)

Et je suis là, en même temps qu’aux Etats-Unis, en Russie. A me taper une méchante honte de ne pas savoir, parce que là encore, quelqu’un est mort, a risqué sa vie, en connaissance de cause, pour que tous sachent. Honte de connaître les noms, la Tchétchénie, Grozny, Anna Politkovskaïa, pas la réalité derrière. La réalité qui hurle pourtant, l’horreur et l’absurde enlacés. Tous les morts, toutes ces morts atroces, à la face du monde. Le regard vide des survivants, gamins ou grands-mères, l’esprit tué net par ce qu’ils ont vu, le sang des leurs sur la peau, à moins que les corps n’aient disparu, avalés par la terre silencieuse, engloutis sous d’anonymes ruines. Qu’ai-je fait ? instantanés d’une réalité plongée dans les ténèbres, chaque article comme un flash pour saisir le monstre qui avance dans le noir. Et ce noir-là est au grand jour.

Je suis là, tant que je peux, à n’en plus pouvoir, quand s’élève la voix des sans-papiers. Répercuter la parole de ceux que l’on enferme, les prisonniers de cet absurde système des temps modernes, les proies de la machine à expulser. Not in my name, another pledge – faire honneur à la parole donnée il y a des années sur le manifeste des innombrables, que l’on aimerait tant voir plus nombreux. Malgré notre opposition, le camp d’internement du Mesnil-Amelot 2, 240 places dont certaines toutes prêtes à accueillir des enfants, a ouvert ses portes. Les sans-papiers qui y sont retenus ont fait passer, sur un bout de papier, une pétition, protestation, appel au respect de leurs droits, de leur humanité.

L’appel au droit des étrangers enfermés au Mesnil-Amelot

Je suis là, et les murs sont partout. Mais avec eux, à travers eux, les passeurs, les interstices. Coup de projo sur les projets de Territoires en marge dont je viens de découvrir l’existence, témoignant, par la photo et l’audio, réfléchissant le thème de la frontière, de la migration, de la vie suspendue au fil de la marge – des vivants en marche, n’en déplaise aux murs.

Un premier travail photographique sur la frontière Mexicano-états-unienne puis sur les migrants bloqués aux marges de l’Europe, sont à l’origine de Territoires en marge.
Des frontières aux espaces de relégation que sont les prisons, les hôpitaux, les centres d’accueil d’urgence, les foyers d’hébergement, les camps, les cités, Territoires en marge cherche à interroger les formes de cloisonnement et la déshumanisation produites par un monde toujours plus divisé.

Territoires en marge s’appuie et met en valeur la parole des hommes et des femmes tenus à la marge, en rupture ou en résistance. Nous avons donc pour ambition d’élaborer un espace de recherche artistique et documentaire qui questionne les thématiques suivantes : mise à l’écart, résistance/obéissance, figures de l’exclusion, réhabilitation, construction de la mémoire, rapports entre l’image et le pouvoir politique, rapports de forces sociaux.

Nous voulons que Territoires en marge soit avant tout un espace d’exploration des lieux de mise à l’écart : documenter les lieux, comprendre leur histoire, les envisager dans une perspective politique et les aborder a travers ce qu’ils racontent de l’état de nos sociétés et du traitement des hommes.

Territoires en marge tient à développer une traduction formelle des thématiques abordées à travers une démarche photographique et audio-visuelle esthétique, rigoureuse et engagée.

 » Aujourd’hui de plus en plus d’humains se révèlent de trop ou problématiques pour le capitalisme mondial intégré. Population en voie d’expansion qu’avec Robert Castel nous appelons les « surnuméraires ». Il s’agit d’individus jugés inutiles pour le système de production et/ou indésirables pour l’ordre social. Déqualifiés économiquement, civiquement et politiquement, dispersés, sérialisés, impuissants ne disposant pas de la moindre conscience collective ni possibilité d’organisation, il ne leur reste que la résignation ou la rage, souvent autodestructrice. C’est pourquoi les dispositifs sécuritaires, chargés de protéger la population intégrée, cherchent à les contenir soit en les occupant malgré leur inutilité (passage du « welfare » ou « workfare State », activation, retour du diagramme de la responsabilité) soit, pour les irrécupérables, en les casant dans des zones d’exception telles que les banlieues-ghettos, les prisons et les camps. »
Mathieu Bietlot. Le camp, révélateur d’une politique inquiétante de l’étranger,
paru dans Cultures & Conflits, 57 – L’Europe des camps, printemps 2005

Un aperçu de leur boulot : « Je suis pas mort, je suis là »

*

D’ici à là, de là vers l’ailleurs, pas de frontière.
Tout est lié, et le coeur est sans limites.

4 sept 2010 – manifestation anti-raciste "Non à la politique du pilori"

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5 réflexions sur “– je suis partie – mais je suis là – mais tout est partout –

  1. naud_nathalie@yahoo.fr dit :

    « Not in my name »

    Pour ta lumière, je n’ai pas de mots.
    Merci d’être là, merci d’être toi.

    Miss u.

    Nathalie

  2. psycheinhell dit :

    Update du soir (… espoir?)

    Je cale ici le lien d’une lecture en totale résonance, le portrait d’un homme qui était là de son vivant, qui demeure là par ce que sa parole continue d’inspirer. Earthling d’un autre temps, et pourtant, du XIXe au XIXe, on en est toujours là : à se débattre dans les noeuds de sociétés esclavagistes et destructrices, à tâcher d’arracher des vies aux serres institutionnalisées de la Camarde.

    Portrait de Thoreau, donc, sur le site du Guardian :

    http://www.guardian.co.uk/environment/2011/sep/23/walking-walden-moving-planet?CMP=twt_fd

    « Henry David Thoreau’s great subject — in Walden and « Civil Disobedience » and just about everything he wrote — wasn’t the
    environment (a term he wouldn’t recognize) or even nature (though he was a first-rate naturalist). It was « Nature, » as he wrote in his central essay, « Walking, » and « man as an inhabitant, or part and parcel of Nature. » It was our relationship, as human beings — physically, morally, spiritually, politically — to the world in which we live, which is to say, to everything, both human and wild. When he wrote, in that same essay, « in Wildness is the preservation of the world, » he didn’t mean wilderness as we think of it today, but the wildness — life, freedom — within us all. « The most alive, » he wrote, « is the wildest. » And when he wrote, in Walden, that he went to the woods « because I wished to live deliberately, to front only the essential facts of life, » the emphasis was on the words « live » and « life » — as in, how to live authentically as a human being in relation to both nature and other human beings, because the two can’t really be separated. »
    Wen Stephenson, « Why I’m walking to Walden Pond for climate rally Moving Planet »

    Cela semble tellement évident. Et ça fait tellement de bien de lire ça, et de se rappeler que la terre a porté, continue de porter pareilles personnes.

    Mitakuye Oyasin, dit-on chez les Lakotas. Une formule rituelle, incluse dans nombre de cérémonies ou de prières, pour dire que « tout est connecté », « nous sommes tous parents » – la reconnaissance et la célébration d’un lien universel, qui inclut tous êtres humains, tous êtres vivants, toutes plantes,toutes parts du monde.

    Tout est lié, tous, nous sommes liés.
    Mitakuye Oyasin, people.

  3. amarige dit :

    un petit comment, manière de, pour m’inscrire sur ton blog…
    c’est en te lisant que j’ai saisi toute la portée de ton pseudo. Je te souhaite de trouver un peu de lumière. Mais vivre à Paris, bon sang, il faut le faire!!! Difficile de trouver un peu de lumière dans cette mégapole. En écrivant ces mots, je m’imaginais loin des arbres et de la nature et j’ai eu la sensation d’étouffer.
    De tout cœur avec toi, avec vous, à la « Défense »…

    • psycheinhell dit :

      Hey Amarige, c’est cool de te retrouver par ici ! :-)

      Alors pour le pseudo, c’est un peu plus retors, spiralé, multi-facetté que cela, en fait. Et ce n’est pas la charge de négativité d’un « o’scours, je suis en enfer ! » Si référence infernale il y a, elle concerne, à la base, le mythe d’Eros et de Psyché, dans ma lecture qui est très inspirée de celle qu’en a fait Apulée. Psyché aux Enfers dans ses Métamorphoses, c’est une nana descendue au royaume des morts par amour de l’Amour, lors d’épreuves infligée par c’te marâtre de Vénus ; qui, là-bas, succombe à une curiosité mortelle, cat-killer… et se voit ressuscitée, et transcendée, par le baiser d’Eros. En gros (faut pas me lancer sur le sujet, c’était la matière de mon mémoire de maîtrise :P)
      Et puis psycheinhell, c’est, plus simplement, un miroir (psyché) sur moi (Hel’), et un miroir en moi sur le monde, aussi. Entre autres significations… Donc pas de souci, il y a de la lumière, je l’ai trouvée. :)
      … Y compris à Paris, d’ailleurs. Rien que le ciel, c’est énorme comme source d’émerveillement quotidien, et ça je n’ai permis à personne de me le prendre (quand on a voulu, dans l’entreprise où je bosse, me faire lâcher mon vélo pour un poste de standardiste, mieux rémunéré et au chaud, et qu’on m’a demandé quelles étaient mes ambitions, c’est ça que j’ai répondu, être sous le ciel). Et je ne suis pas aveugle non plus à la vie qui pousse et bruit au sein de la ville, la petite mousse entre les pavés, les chats errants qui viennent s’installer dans mon giron quand je me ballade à une heure du mat’ – sans compter les rencontres cosmopolites comme on n’en fait qu’en la cité. Mais c’est vrai que j’ai de plus en plus de mal de vivre à Paris, tant j’y vois concentrés tous les symptômes de la maladie du système, les rythmes effrénés, les gens cloisonnés, les regards éteints, les boutiques de luxe prospérant en pleine crise, les tours arrogantes, la pub omniprésente… C’est un étouffement, oui, tu l’as dit, et la nature me manque, beaucoup. Je me sens à la fois pauvre, appauvrie intérieurement par l’absence d’espaces sauvages, mais riche toujours de l’émerveillement ressenti à chaque arbre pour lequel j’ai pris le temps de la rencontre – et ça, Paris ne pourra pas me le prendre.

      Merci pour la pensée du coeur, on va en avoir besoin pour replacer l’humain en plein centre de la citadelle du fric !…

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