Steel Fire in White

Je ne devrais pas être là.
Things to do. Places to be. People to see.
(vieux refrain, pas vrai ?)

Mais avant… suivre jusqu’au bout, avec vous, la piste ouverte par ma complice de marche sur sa Clef de Fa, dans son dernier, déchirant « Message in a Bottle« . Message déroulé, bouteille bue avec son goût de sel, jusqu’au dépôt – et le gris des cendres de virer gris acier. Un goût de métal en bouche, à défaut de pouvoir mettre une sensation sur l’invisible danger.

J’en ai certainement déjà parlé ici, mais chopez si vous le pouvez le documentaire Into Eternity, film glacé, beauté froide aux relents de science-fiction, sur la construction d’un centre d’enfouissement de déchets nucléaires en Finlande.

… disait donc l’amie. Ai trouvé hier sur ma route Into Eternity et, m’inclinant devant la synchro et les conseils, l’ai attrapé, et visionné dans la foulée.

Ce docu. Hallucinant. Un saisissement mental et visuel, une perfection dans l’exécution qui s’insinue dans l’esprit, s’installe dans les os, glaçante. Images marquées non au fer rouge, mais au feu blanc, au métal froid. Atmosphère entre horreur et sf, l’imagination reconnaissant les codes cherche le monstre tapi dans le décor hostile… mais il n’y a que des hommes, aux prises avec ce qui dépasse l’entendement. Comment mieux réaliser la folie du nucléaire, qu’en plaçant son activité sur la ligne du temps de l’humanité, ainsi démesurément, impossiblement étirée. Bâtir pour une perspective de durée de 100 000 ans, chercher comment adresser un message d’avertissement clair à des générations situées si loin dans le futur qu’on ne peut imaginer ce qu’elles seront, ce qu’elles sauront, ce qu’elles comprendront… et penser, en regard, aux pyramides si mystérieuses du loin de leurs petits milliers d’années, à la mouvance des civilisations… Folie.

Partie fiction, le réalisateur a choisi de présenter son documentaire comme, justement, un message adressé à ces générations à venir dont on ne sait rien. On bascule, fasciné, de l’autre côté de la ligne du temps, saisissant au passage un possible paysage légendaire.

Message imaginé : une forêt d’épines, pour tenir les populations du futur à l’écart du lieu contaminé. « When you opened Onkalo, did you see landscapes of thorns? » demande le narrateur. Demande s’il en existe d’autres, des forêts de ce genre, poussées autour d’espaces maudits. Le vertige me saisit. Impression terrible de voir naître les mutations à venir du conte de la Belle au Bois Dormant. Une terre irradiée, et ainsi close au monde, une terre où le temps humain, la vie humaine n’aurait plus de place. Les cent ans deviennent cent mille. Il n’y aura pas de prince.
… Du moins faut-il le souhaiter. « did you see landscapes of thorns ? did it make you hesitate… or maybe curious? » Curiosity kills. Le prince cherche un château et une belle, mais trouve, et ouvre, une boite de Pandore.

Comment communiqueront les gens de cette lointaine époque, s’interroge-t-on longuement dans le docu. Et je me demande, moi, comment aura évolué leur inconscient collectif. Quelles mutations le nucléaire, avec ses conséquences encore inconnues, ses issues incertaines et possiblement dramatiques, aura-t-il provoquées dans les esprits ? Si Godzilla est né d’Hiroshima… quels monstres habiteront alors les souterrains du site d’enfouissement des déchets d’Onkalo ?

Pas de réponse. Michael Madsen plonge l’oeil de la caméra dans l’abîme, l’abîme nous renvoie un regard glacé, et tout un tas de questions auxquelles les scientifiques et responsables interrogés n’ont pas de réponses. Juste des scénarios, des probabilités, des hésitations, des contradictions, des silences, des sourires fragiles ou des regards chargés.
Dans ce vertigineux tourbillon d’incertitudes, on se raccroche à la présence humaine la plus manifeste : un visage, disputant à l’obscurité la part de lumière qu’il nous fait partager, le temps de dire une légende pour générations à venir. Et glacés que nous sommes par la démesure du nucléaire, on se dit que, décidément, oui, l’humanité dans ses durées connaît les limites de la flamme d’allumette.

A la surface, au-dehors, au-dessus du centre en construction, la forêt, la neige, des rennes. Autre blancheur, de beauté celle-là, non d’horreur. Mon regard va du lit à l’écran.
Sur le lit, le White Nature du photographe Vincent Munier, grâce de cristal, l’immaculé, l’éphémère, beauté fragile et infinie. L’invisible se perçoit dans le souffle, dans l’harmonie d’ensemble du paysage.
A l’écran, Into Eternity. Perfection de froide technique, blancheur de métal, le silence comme un ronronnement de machine ou un rayonnement d’atome. Esthétique inaltérable et tellement limitée, une éternité renvoyant à la finitude & fragilité de l’humanité. L’invisible perçu comme une menace. La pensée de l’autre blancheur, la vraie, la vie, contaminée – insupportable.
Les touches blanches de mon Mac électrique soudain me brûlent les doigts, sous la lueur blafarde de l’écran. Débrancher ?
Il fait nuit. J’éteins la lampe, allume une bougie.

Le froid recule – mais il est déjà allé trop loin. Nous en sommes arrivés là.
Et on ne peut pas continuer comme ça.

Ultime pensée glacée, chiffrée : pour que les populations d’Inde et de Chine rejoignent en l’espace de 20 ans, en matière de consommation électrique, le niveau occidental actuel, il faudrait, si on continuait comme on a fait, construire trois nouveaux réacteurs nucléaires par jour.

L’abîme nous regarde, l’oeil brillant d’une lumière froide.

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6 réflexions sur “Steel Fire in White

  1. petitefa dit :

    Il est réfrigérant ce documentaire, hein ? Et alors, effectivement, autant c’était casse-gueule d’avoir une volonté esthétique sur un sujet pareil, autant là c’est réussi, ça a du sens et du coup le résultat est un message complètement hallucinant, terrassant…

    J’y repense régulièrement à ce truc, je ne parviens toujours pas à ‘réaliser’, au sens strict, à intégrer que tout ça est réel. Et, tiens, y ai encore repensé ce jour avec l’article tout chaud du Canard, qui évoque un peu l’espèce d’accord bricolé entre deux partis que tu sais, dans des conditions trop nazes pour s’y étendre, et surtout qui insiste sur l’éventualité d’un centre d’enfouissement de déchets nucléaires, à 500 m sous terre argileuse, pour 100 000 ans, bref exactement le même délire, mais chez nous cette fois, sur un site nommé la Bure. N’ai pas plus de précisions, mais ai eu un gros frisson en me rappelant ce * trou * impossible à concevoir, et encore moins à interpréter dans le grand lointain…

    Brrr.

    L’étrange sensation que tu peux ressentir en voyant se réfléchir la blancheur des photos de Vincent Munier, ouaip, je vois, c’est pas bien drôle – on voudrait en faire de l’humour, plus souvent, je sais qu’il m’est reproché de temps à autre de ne pas assez exploiter ma fibre comique – mais c’est comme ça, c’est là et on doit faire avec, pas le choix… Et donc ce feeling résonne beaucoup, beaucoup avec ce qui me traverse ces jours-ci, où je me replonge un peu dans quelques nippons ouvrages sur les jardins, quelques images souvent léchées, mais souvent contemplatives et respectueuses surtout, rendant compte d’années et de siècles de travail patient et amoureux de générations qui ont taillé les arbres en nuages, balayé les mousses et ratissé le gravier… Et voilà que l’invisible tant aimé devient dangereux, à l’instar des forêts immaculées qui garderont un secret terrible, une boîte de Pandore pour les trop curieux… Au Japon comme en Finlande, y aura-t-il encore de la neige d’ailleurs ?

    (Brrr encore, j’achève là mes divagations mélancoliques)

    Enfin, il doit en rester encore un peu, du moral – ou bien de la fascination pour le vide, oui, je crois que tu as touché juste et qu’il y a de ça… le regard paralysant du dragon -, là je me prépare à voir un docu sur l’amiante refourguée dans les PVD qui semble être passé hier sur Arte…

    Bises cireuses, à la flamme des bougies *

    • psycheinhell dit :

      (Pour l’humour… j’ai du mal aussi.
      Bon, je sais bien à titre personnel que je ne suis pas le boute-en-train de service, pas le genre de personnes sur qui on peut compter pour animer une fête ou dérider la compagnie… et pourtant, je crois pas être imperméable à l’humour, sur les tonalités qui me vont. Mais l’humour-divertissement, l’humour toutvabien, l’humour rohsionpeutplusrigoleeeeer, l’humour qui dit ‘on ne veut pas prendre pas de responsabilités, pas assumer’, l’humour qui implique de fermer les yeux pour ne pas voir les choses en face, ou ne pas voir *l’autre* en face, cet autre que l’on vanne et qui est censé taire la blessure au nom d’une liberté mal inspirée et brandie à tort… bah je suis bien contente de ne pas avoir cet humour-là, et au contraire d’avoir un tant soit peu la force de résister à la pression sociale qui dit qu’il est mal vu d’entraver les mâchoires du ricanement.
      Je défends, plutôti, la liberté de pleurer, d’exprimer la douleur sans que ce soit une faiblesse. Et au finale, au-delà, sans tomber dans l’opposition binaire, rire ou larmes, même respect, même écoute et même partage, pourvu que ce soit là un vecteur d’empathie, non une affirmation d’égoïsme.)
      (End of ze aparté, qui n’a rien à t’apprendre à toi dear ;-), mais mérite bien un petit rappel…)

  2. petitefa dit :

    Hey,

    dans les brumes de mes siestes de petite baleine (^_^), j’ai repensé à cette discussion sur l’humour ; bon en effet, je ne peux pas dire que je ne l’apprécie pas en tant que tel, mais plutôt que je m’en méfie comme de la peste quand cet outil, prenons-le ainsi, est utilisé à certaines fins. Celles que tu pointes : les oeillères, la minimisation, l’ostracisation (bah tiens le ‘rohsionpeutplusrigoler’, je l’ai croisé texto dans un article quelconque en réaction-à-la-réaction des moqueries sur l’accent de mme Eva J., que ça n’a pas fait rire. J’ai pensé à ta liste direct !), la lâcheté, le rejet et l’incompréhension de l’autre (la peur de l’autre, au final, j’irais plus vite en allant droit au but)… Oui, c’est précisément ce que je voulais dire dans une autre discussion que tu sais, tristement inachevée par mes soins, à propos de ce dévoiement complet de la formule ‘liberté d’expression’ et du n’importe quoi qu’on place sous ce concept à la base plutôt bon.

    Lors, je me disais donc, il y a de fait tout un tas de formes d’humour qui me plaisent et me parlent beaucoup, l’humour absurde, le non-sense, l’humour du bouffon – l’humour subversif donc, celui du fou qui seul peut critiquer le roi, du faible qui se rit du fort, et balancer de vieilles vérités sous le masque de la rigolade (ce truc de subversion étant d’ailleurs pas mal récupéré par des autoproclamés marrants qui en fait font l’inverse, à savoir taper sur les faibles depuis la posture du fort) -, l’humour anxiolytique, ou libérateur, celui qui conjure la peur et l’ignorance, celui qui fait éclater les préjugés, celui qui relie… etc. En fait j’aime beaucoup me marrer, c’est vrai, mais se marrer est une chose très sérieuse comme on voit, et du coup ça m’agace d’autant plus quand 1-on doit faire du marrant sur commande quand on n’est pas dans le bon mood et surtout quand 2-les vertus de l’humour sont brandies comme arguments impérieux pour justifier les méchantes vannes, le racisme crasse, la misogynie rampante, l’agressivité, le sadisme… ça ça me fait sortir de mes gonds !

    Bref. Je floode un peu en HS, pour dire que ce docu n’est carrément pas drôle, mais pas moins efficace pour autant, d’une part ; et d’autre part que je ne voulais pas – mais tu avais saisi je crois ^_^ – suggérer que j’étais réfractaire à l’humour en général, mais seulement à ses utilisations, voilà voilà :)

    • psycheinhell dit :

      Voui j’avions saisi – pis c’est pas comme si j’avais jamais vu à l’oeuvre ton sens de l’humour ^_^ Je rebondissais juste en live, en écho, m’étant assez souvent pris dans la tronche moi-même le reproche de n’être pas drôle parce que je rigole pas aux blagues que, de fait, je ne trouve pas drôle, ou pire parce que je les démonte pour en montrer le coeur tout pourri.
      « se marrer est une chose très sérieuse », oui, complétement, et je plussoie à fond ta troupe d’humours qui font triper pour de vrai ! :)))

  3. […] vidéos et bouquins sont en circulation – Into Eternity notamment dont a parlé Hélène dans Steel Fire in White – voir des références sur le site de […]

  4. […] Enfin, en parallèle convergent, j’en profite pour faire passer le dernier article de Pièces et main d’œuvre, L’indicible éternité de la mort nucléaire, sur le problème épineux (pour le moins) de la signalisation des déchets nucléaires. Problème déjà évoqué, vous vous souvenez, le silence glacial du documentaire Into Eternity, sur le projet d’enfouissement de déchets nucléaires au fin fond des masses granitiques finlandaises. EDIT : quand même ^^’ ! Le beau billet sur ledit docu, par Hélène, ici : Steel Fire in White […]

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