De Pages et d’Espaces

La grande ville est trop étroite. La vue y est trop basse. De la rue, pas d’horizon. Regard plombé vers le béton, où les ailes de pigeon à la chair amalgamée déploient encore leur squelette, tristes restes d’une si belle architecture promise au vent et au ciel, qui n’a plus pour s’animer que le souffle du passage des roues assassines.
Croassement de corbeau. Rappel sauvage en la cité. Regard tiré vers le ciel. Un sourire s’envole.
Et un livre déploie ses pages, vastes, si vastes, espaces de wilderness.

Poussée première : le ciel, en ce point où il rencontre les porteurs de la terre.
Poussée première : la cime, de celles qui n’oublient les racines.
« Nous étreignons la terre, mais nous la parcourons rarement ! M’est avis que nous pourrions nous élever un peu plus. Nous pourrions au moins grimper à un arbre. », disait Thoreau. Go.

Les porteurs au Vif patient : les ancêtres séquoias, en leurs californiennes cathédrales.

On les appelle Nameless, Hypérion, Telpérion, Windigo, Adventure, Paradox, le Stratosphere Giant, le Tall Tree, Gaia, Atlas, Kronos, Rhéa & Zeus, Hélios, Icare, le Lost Monarch, El Viejo Del Norte, Ilúvatar, Elwing, Eärendil…
Ils doivent leurs noms à la poignée de fourmis humaines qui, ces dernières décennies, a appris à grimper vers le ciel à travers la canopée, et a découvert tout un univers restant à explorer. Preston compare leur mouvement à celui impulsé par Cousteau vers les fonds sous-marins – et certes, je retrouve là, intacts, mes émerveillements de gamine collectionnant les bd des aventures à bord de la Calypso. La fascination pour ces formes de vie, lichens, arbres bonsaï, plancton, trouvant à subsister dans les airs, plusieurs dizaines de mètres au-dessus du sol. Et le frisson sur les traces de ces explorateurs – fourmis disais-je, mais l’image s’impose plutôt d’araignées, reliées à la vie par un seul fil de corde, rattachées à ces ancêtres géants qui sans y penser pourraient les écraser d’une branche cassée. (…)
[chro complète de The Wild Trees sur l’espace miroir psycheinhell]

It was a living thing in a state of flux, forever becoming what it must become. (…) The Humboldt Tree seemed overwhelmingly alive as it crowded upward into the air, seeking to drive its form into space and move toward the light, to cast its shadow over lesser trees and take their light from them, and to throw its seeds into the world, and so make itself immortal.
Richard Preston

***

Vertical arbre, horizontal plaine. Arbre géant, grandes plaines. Elargir le cadre, le regard, la perception et l’esprit. Horizon…
… et bisons.

Passage, donc, par les grandes plaines.
Une route dont je savais par avance qu’elle ne serait pas aisée, et partant, sans doute, d’autant plus instructive.
Depuis un bail déjà, je tourne autour des œuvres de Dan O’Brien. Je n’en entends que du bien. La librairie du coin, très branchée wilderness, est enthousiaste.
Or voilà : Dan O’Brien est éleveur. Je suis vegan (idéalement). J’aime les oiseaux, O’Brien itou – mais O’Brien est fauconnier. J’ai feuilleté son Rites d’automne, cherchant les ailes et le ciel – tous les passages aperçus parlaient de piqué vers la proie, de beauté du plongeon mortel, et de dressage, bon zeus. J’ai quand même voulu tenter le coup, avec Les Bisons de Broken Heart, parce que les plaines. A son comptoir, le libraire me signale que pour soutenir l’auteur, on peut aussi lui commander de la viande en ligne – ah décidément, la lecture ne s’annonce pas facile.

Et ce fut facile, et ce fut dur. Facile : Dan O’Brien sait conter, et il sait de quoi il cause. Mieux : il aime son sujet. Mieux encore : il aime la terre. Il a conscience de l’écosystème, et le livre s’appuie sur un constat désespéré : l’homme blanc, l’homme des élevages bovins, a ruiné l’équilibre et la biodiversité des grandes plaines. La plupart du temps, ce n’est pas un éleveur, un industriel, qui parle, c’est un amoureux de la nature. Qui cherche un moyen de vivre sur place, et a compris que la vache, élément importé en ce paysage, et complétement inadapté, n’est pas ce moyen. Vient cette rencontre massive : le bison. Et débute tout un apprentissage, réfléchi (et souvent assez marrant), pour rendre à ces terres leur herbivore seigneur, dont l’imposante carrure garantit si longtemps l’équilibre du système naturel local. Et cette route-là, ce rétablissement d’harmonie, est merveille. Les bisons sont beaux, voilà, et dignes de respect. Et respectés de l’éleveur, en leur indépendance et leur force de caractère. On ne peut que suivre O’Brien dans ses choix de laisser faire autant que possible la nature et l’instinct, de refuser le gavage et l’abattoir et les cocktails d’antibiotiques. On ne peut qu’observer, et célébrer avec lui la beauté de ces bêtes.
Mais on ne peut, je ne peux le suivre jusqu’au bout de sa route : quand il regarde un jeune bison débordant de vie, et qu’il voit l’aboutissement de cette vie en un sain morceau de viande. Je ne peux parcourir cette route mentale au terme de laquelle un steak de bison synthétise toute la beauté et la liberté de l’écosystème des plaines. C’est là pour moi le point de bris, rupture récurrente de l’harmonie de lecture. Dan O’Brien signale en conclusion que des végétariens ont renoncé à leur régime en faveur de son élevage, parce qu’il répond à leurs exigences éthiques. Pour ma part, je partage à la fois l’enthousiasme et le gros bémol relevés par une lectrice végétarienne sur Le Grenier à Livres. C’est un livre, un regard sur une créature, qui a beaucoup à apprendre, beaucoup à partager. Mais je me permets de m’arrêter en chemin, au cœur vivant des plaines, avant l’assiette dont je ne peux occulter le sang, quelque cycle de vie qu’y voie l’éleveur.

***

Les grands espaces, toujours. Le regard glisse vers les voisines spirituelles, les montagnes. Le pas suit. Et la perception du monde encore s’amplifie, avec l’arrivée du grizzly…

Ceux qui se sont aventurés au pays des grizzlis savent bien, écrit John Murray, que la présence ne serait-ce que d’un seul grizzly fait que les montagnes paraissent plus élevées, les canyons plus profonds, le vent plus glacé, les étoiles plus brillantes, la forêt plus sombre, et qu’elle fait battre plus vite le cœur de celui qui y pénètre. Et ils savent que la mort d’un ours entraîne la mort d’un élément sacré, caché dans tout ce qui vit au contact de son royaume.
Rick Bass

Arrivent donc Rick Bass et ses Derniers Grizzlys. O’Brien voulait voir revivre des bisons dans les plaines, Rick Bass, et ses compagnons d’équipée, voudrait savoir s’il vit toujours des grizzlys au Colorado, dans les montagnes des San Juan. L’enjeu est d’importance, importance écologique bien sûr, parce que leur présence avérée pourrait faire pencher la balance en faveur de la création de poches préservées de wilderness, avec appui officiel. Importance spirituelle surtout, pour le monde, tout simplement.

Tolisano (…) me raconte comment une de ses amies, une Apache Jicarilla du Nouveau Mexique, a été surprise d’apprendre qu’il restait des grizzlys dans le Colorado. Elle semblait très intéressée et voulait tout savoir de ses découvertes. Qu’est-ce que la découverte de grizzlys dans le Colorado, si loin de chez eux, pouvait bien signifier pour les Apaches Jicarilla, lui avait-il alors demandé. Était-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Elle lui avait répondu que ce n’était pas une question de bien ou de mal – que cela signifierait pour eux l’acquisition d’un grand pouvoir.
J’admire la simplicité de cette logique et l’évidence de son expression. Si les San Juan ont encore des grizzlys, c’est le pays tout entier qui y gagne en pouvoir. J’aime à penser qu’il y aura toujours un « dernier » grizzly des San Juan. Il sortira de la terre, il se dressera au cœur de ce pays quand le besoin de sa présence se fera sentir – ce sera comme une source de puissance. Un simple filet d’eau, mais qui ne cesse de jaillir.

Rick Bass livre donc ici le récit de leur équipée, de leurs incursions en ces zones sauvages. J’avoue une grande tendresse pour cette tribu hétéroclite qui combine le rêve à la rigueur scientifique, la curiosité et l’éthique. Pour qui est en quête de rencontres avec l’ours, il est ici moins question, et aperçu, de queues que de crottes – tendresse, disais-je, pour cette équipe qui arpente les bois pour de pareilles trouvailles, et sourire au souvenir de Gary Snyder, sculptant sa poésie sur la base d’une matière que d’autres diraient scatologie,

Maintenant je suis sur la piste,
Je regarde ces crottes
Et j’ai envie de pleurer sans savoir pourquoi.
A l’honneur et à l’humour
De tomber sur ce signe
Qu’on ne trouve pas dans les livres
Ni dans les échanges de courriers,
Et qui est pour les femmes comme pour les hommes,
Un message éclatant à toutes les espèces,
Un petit aperçu de la Trace
Laissée par le passage du Grand Être

Gary Snyder, « Au beau milieu de la piste », in Aristocrates sauvages

Ces lignes, sérieux, c’est comme une ouverture à la matière des Derniers Grizzlys. Et la conclusion du poème dit tout le souhait, l’aspiration de ces pages, reprise en chœur et à cœur battant par le lecteur :
« Cher Ours : reste dans les parages. »
Oui, reste.

… Quoique Les Derniers Grizzlys n’évoque pas que l’ombre de l’ours au cœur des bois. Ce récit d’aventures naturalistes conte également l’écho de cette présence dans nos cœurs d’hommes, et célèbre aussi, justement, la rencontre humaine. Pour moi, ce fut la rencontre de Doug Peacock, grizzly man abordé, je l’avoue, non sans a priori : le quatrième de couverture identifie ce monsieur à l’un des principaux personnages du Gang de la Clef à Molettes, de son ami Edward Abbey. D’Abbey, j’avais adoré Désert Solitaire – et n’avais pu me forcer au-delà des cinquante premières pages du Gang. Incompatibilité radicale de caractère avec les personnages, perçus comme très trublions et caricaturaux. La rencontre avec Peacock, sauvage, asocial, torturé, vivant, vrai, fut une surprise, comme une grâce de seconde chance. Il m’intéresse, ce type poursuivi par je ne sais quelles hantises dont il va se secouer, comme un pelage ébroué, dans la solitude des grands espaces, ce vétéran qui trimballe sur son corps malade une petite carte demandant à ce que sa dépouille aille nourrir les ours.

***

Alors donc, petit détour imprévu sur ma piste de lecture : je lui emboîte plus longuement le pas. Peacock de fait est un marcheur, et il pratique la marche d’une façon qui me parle fort : comme la meilleure des thérapies. Il ne cache pas qu’il en a besoin, de thérapie, poursuivi comme il l’est par les souvenirs de son temps au Vietnam, ayant, comme il le dit sans fard en titre de son livre, une guerre dans la tête – un héritage de rage incontrôlée.

Le guerrier vieillissant était fatigué de ses attitudes prévisibles et de sa tension intérieure alimentée par une colère insensée. Je détestais cet héritage de fureur qui, je le savais, s’enracinait dans la guerre et ne serait pas facile à rejeter. Je voulais rentrer au cœur de moi-même, ce cœur qui m’échappait, en recourant à mes moyens primitifs d’introspection – la marche, la solitude, le contact avec la nature – pour revenir à l’origine de ma blessure. D’accord, je n’étais pas le candidat idéal pour une vie contemplative. La mienne était un inventaire de chocs et d’obsessions : état de stress post-traumatique officiellement reconnu, syndrome du vétéran, syndrome de déficit d’attention, syndrome de La Tourette marginal, tendance à la dépression, trouble de la personnalité borderline, plus un lourd passé d’alcoolique. Les types dans mon genre ne deviennent pas des maîtres zen.
Je m’autoflagellai en me rappelant la persistance monotone et épuisante de ces troubles dans mon existence. La réponse à cette complainte ne résidait pas dans les thérapies conventionnelles, mais dans la marche en pleine nature, cet habitat premier de l’homme, ce foyer nécessaire à la vie, au changement et à l’espoir.
(…) la véritable sagesse vient de la terre, elle monte de nos racines jusqu’à toucher l’esprit. Marche, marche encore. Les pieds feront l’instruction de l’âme.

Le livre raconte ces marches, les parcours intérieurs, les grands espaces extérieurs. Un tour en ligne m’a fait voir que le récit est souvent abordé comme le témoignage de l’ami et disciple d’Abbey ; personnellement, ce sont les marches et démarches de Peacock lui-même qui ont retenu mon attention. Avec un intérêt tout particulier pour le dernier chapitre, « Dans la Ligne de Tir », un passage assez hallucinant racontant une marche, ultime, dans le désert, à travers un champ d’exercices militaire, où la mémoire de la guerre se superpose à la trajectoire des avions en manœuvre – thérapie indeed, une marche cathartique, lâcher prise de la colère comme si elle pouvait se diluer dans le mouvement régulier du pas et la vastitude du désert…
Tandis que Peacock dit l’espoir que descende enfin la paix depuis ces pics d’angoisse, je retrouve dans les dernières pages, l’avant-dernier chapitre plus exactement, la trace de la piste qui m’avait menée là – la trace de l’ours, et cette fois ce ne sont pas que des crottes. « Enterre mon cœur au Grizzly Hilton » restera probablement un de mes moments favoris sur cette route thérapeutique, bref séjour en un coin de montagne bien connu de Peacock, et qui semble – contraste avec les San Juan où l’ours n’était que furtivité et présence soupçonnée, profondeur d’ombre – un paradis ursin, où c’est à l’homme de se faire aussi discret que possible. A l’heure de reprendre la route vers d’autres livres et horizons, ce chapitre amplifie la promesse d’un prochain rendez-vous : on n’en a pas fini avec Peacock, ni (heureusement !) avec les ours…

***

De l’arbre à la plaine, de la plaine à la montagne, du bison au grizzly… je pensais poursuivre mon petit tressage de toile thématique avec le loup – mais les détours ne sont jamais aussi innocents, jamais parenthèses simplement refermées pour repartir comme si de rien n’était…

Je ne l’ai pas trouvé, le lupin compagnon, là où je l’imaginais, dans Le Chant du Loup de Louis Owens. Lecture convoitée depuis un moment, les écrits d’Owens, métis irlando-cherokee-choctaw (en gros). Récit écolo et quête d’identité, voilà l’histoire d’un native qui cherche sa place dans une vallée paumée, où la population se retrouve pour sa survie économique prise à la gorge par l’industrie qui veut ravager les lieux pour y ouvrir une mine. L’oncle de Tom Joseph est mort alors qu’il harcelait au fusil les engins de terrassement, et Tom lui-même cherche sa voie, entre les attentes modernes et le souvenir des enseignements anciens. Le roman se dévore bien, mais je ne sais pas, ce ne fut pas plus pour moi qu’une (certes très bonne) lecture sur le sujet… Peut-être parce que j’attendais un loup, un peu plus de sauvage : il faudra un de ces jours que je reprenne ce Chant, en lui offrant un espace vierge d’attentes projetées.
Sans doute en fait que j’avais trop balisé mon sentier. Erreur. L’imprévu avec Peacock fut le point de basculement hors du trajet tracé d’avance, et de fait, la vraie rencontre avec Owens se fit sur un mode inattendu, par un autre de ses livres qui se jeta en travers de la route sans que je lui aie rien demandé : sitôt refermé Le Chant du Loup, me voilà tombée tête la première dans Même la vue la plus perçante. Il y a plein de ponts de l’un à l’autre : la quête d’identité d’un point de vue amérindien, la figure de l’aïeul familial pointant vers les anciennes voies, jusqu’à un bar au décor dominé par la même figure de rameur indien. Il n’y a toujours pas de loup, mais le roman enroule son fil à ma toile de lecture via un thème que je n’imaginais pas, mais alors pas un instant : l’héritage tordu de la guerre.
Le guerrier revenu détraqué du Vietnam n’aura pas eu ici la « chance » de Peacock : il finit interné pour meurtre, et disparaît une nuit de l’établissement psychiatrique. Pas de marche pour le soldat choctaw Attis McCurtain : sa démarche sera dérive de cadavre au fil des eaux de la rivière – du moins, voilà ce que croit son meilleur ami, Mundo Morales, également shérif adjoint du coin, également vétéran du Vietnam, et qui jure avoir aperçu, la nuit de sa disparition, son ami dans les flots. Atmosphère de polar : meurtres et mystères dans une bourgade provinciale. Pas franchement ma tasse de thé, de base, je dois dire. Seulement voilà, dans les profondeurs de l’enquête policière, le fantastique tisse ses fils, le Rêve surveille et inspire l’histoire ; et quand les vieux, œuvrant dans l’ombre de marais où rôde une panthère dévoreuse d’âmes, estiment que le dénouement dépendra du retour des anciennes voies indiennes, que les morts et sorcières du Mexique enroulent encore à l’intrigue leurs brins de folklore, que le Vietnam, et le Mal en général, brasse ses propres maléfices dans les coeurs… alors le fantastique embrasse le mythe, et le cœur se laisse prendre à la trame.

Nous voilà loin des espaces sauvages, croirait-on. C’est oublier l’une des plus grandes forces à l’œuvre dans le roman : la rivière, menacée de domestication par l’industrie, et pourtant puissance magnétique – canal des forces souterraines et des aspirations ouvertes à la pureté. L’enjeu écolo, le salut du sauvage n’est pas aussi thématiquement ostentatoire que dans Le Chant du Loup, et néanmoins, sans la rivière à laquelle tout et tous reviennent, point de récit, ni de cycle de vie.

***

L’ultime point sur la piste confirme que je n’avais point perdu la trace, même ayant permis que le pas soit détourné.
L’ultime point sur la piste est vaste comme la vue sur la grève.

We live on the ocean. The ocean is a great being. The tribe has songs about the ocean, songs to the ocean. It is a place where people’s eyes move horizontally because they watch the long, wide sea flow into infinity.
Linda Hogan, People of the Whale

Vertical arbre, horizontal océan. Du ciel à la mer, la boucle est bouclée. De la rivière à la mer, les maillons s’enchaînent. La baleine rejoint bisons et grizzlys. Et la guerre ? Linda Hogan consacre ainsi son roman : « for the healing of the oceans, for the healing of our veterans« . Tout est bien sur le sentier. Tout est lié.
People of the Whale dit l’histoire d’une tribu côtière dont la vie s’associe à l’océan par des liens ancestraux, dit la modernité qui menace de tuer le temps du mythe, dit la corruption de l’industrie qui convoite et tente d’instrumentaliser les anciens rituels par lesquels le peuple demandait aux baleines de leur consentir la vie de l’une des leurs. Et la guerre ? c’est celle du Vietnam toujours, celle par laquelle un homme s’égare loin de l’histoire de son peuple, par laquelle s’ouvrent des blessures où s’engouffrent le mensonge et la perte de soi.
Très touchée par cette œuvre, par la voix de Linda Hogan marquée par une élégance lyrique qui n’est pas ostentation mais invocation, appel sur terre du spirituel et du mythe – et par sa voie qui est celle de la connexion de l’humain à l’animal et au monde.
Et puisque je touche au terme (provisoire) de la route, je peux bien me retourner et rappeler l’effet semblable que me fit déjà le premier roman découvert de cette auteure de la nation des Chickasaw, un de mes très grands coups de cœur de l’an passé, dévoré sous la pluie sur le parvis de La Défense, ma précieuse copie détrempée aux pages bleuies de la teinture du sac de couchage, intense vibration dont je regrette fort de n’avoir pas eu alors le temps de partager les échos…

Rapide aperçu :
Oklahoma, les années 20. Nous sommes en terres indiennes, nous sommes en terres de pétrole. Terres promises aux peuples déportés, terres convoitées pour l’or du nouveau siècle – terrain ouvert, alors, aux crimes et à la spoliation, avec la complicité plus ou moins affichée des autorités.
Galeries de personnages : un prêtre qui découvre que les animaux ont une âme. Un étalon malin qui refuse la servitude, des chauve-souris qui symbolisent le sacré, des bisons désolés pleurant l’agonie de leur race depuis leur carré de clôture barbelée. Et une aïeule de caractère trempé bien comme on les aime… Entre autres. Il y a de ces couleurs, de ces esprits dans les portraits intégrés à ce récit qui tient un peu de la saga familiale, ancrée dans une période de l’histoire passionnante (et terrible) à explorer, surtout du point de vue de ces peuples que l’on dit premiers, placés au rang des derniers dans une société qui pille aujourd’hui sans vergogne les terres et ressources hier promises, et parvenus à ce point étrange de leur parcours où les voilà riches des terrains accordés par traité au temps où le pétrole ne signifiait rien, mais sur le point de basculer dans la perte maintenant que le pétrole, financièrement, vaut tant, pris entre les biens de cette société qu’ils ont incorporés (d’inimitable manière) à leur mode de vie, et le souvenir tenace des anciennes traditions.
Et le style, mmh, le style… Je laisse parler les premières lignes…

Cet été-là, un sourcier nommé Michael Horse annonça quinze jours de sécheresse.
Jusqu’ici, les prédictions de Horse étaient tenues pour fiables et, comme il faisait une chaleur torride, de nombreux Indiens transportèrent leurs lits à l’extérieur dans l’espoir qu’une brise de passage viendrait rafraîchir la fournaise des nuits. Ils les installèrent loin des maisons qui conservaient encore la chaleur du soleil longtemps après la tombée du jour. On déplia des lits de camp dans les potagers. Des lits métalliques peints en blanc fleurirent dans les prés où pâturaient les chevaux. Des lits à baldaquins trônaient au beau milieu des champs de maïs en jachère.
Quelle chambre silencieuse que ce monde avant l’aube, quand les criquets eux-mêmes se taisaient ! Dans l’obscurité, ces lits d’une blancheur fantomatique flottaient sur les noires ondulations des collines et des terres agricoles. Ici, un lit solitaire se dressait près d’une clôture barbelée. Là, sous l’abri d’un chêne, une lampe brûlait près du corps endormi de son propriétaire. Du côté des marais, les moustiquaires de voile recouvraient de leurs tentes les épaules et les hanches osseuses des rêveurs. Une main pendait le long d’un sommier, les doigts tendus vers le pâturin des champs qui montait du sol. Pour un peu, herbes et plantes grimpantes auraient envahi tous ces lits et enseveli les dormeurs sous leur végétation.

Et voilà déroulé le ruban de route. Route de terre, remmémorée depuis ma fenêtre ouverte à hauteur de ciel. Dans la cible de mire, sur la cime de mon arboricole voisin, on célèbre déjà l’approche de l’aube. Ample temps pour moi d’aller saluer celle de Morphée… En souhaitant marche continue dans la beauté aux courageux qui m’auraient suivi jusqu’au bout ! :-)

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6 réflexions sur “De Pages et d’Espaces

  1. lullaby dit :

    Très beaux avis, pour de non moins beaux livres. Je note plusieurs titres qui, par tes mots, par leur résumé, attisent grandement mon intérêt. Je note les titres.
    Le livre People of the Whale, bien que portant sur un sujet quelque peu différent, me rappelle le film Paï (Whale Rider en VO). Ce film parle des Maoris, de leurs vies aujourd’hui, de leurs traditions, notamment celle liée à la baleine, et d’une petite fille qui peine à trouver sa place car née fille quand tous attendait un garçon et qu’elle remplit le rôle normalement dévolu à un garçon. C’est certes plus « léger », plus aérien (plus « tout public », ai-je envie d’ajouter), mais les scènes finales avaient une certaine poésie.
    Merci pour le partage de tes lectures,
    Bises
    Lulla

    • psycheinhell dit :

      Hey,
      Tiens, oui, je ne pensais plus à Paï – chouette film, on avait bien aimé, ma mère et moi ! –, mais effectivement on peut trouver une certaine résonance, d’un peuple de l’océan à un autre, d’une légende à l’autre…Chez Linda Hogan, la quête d’identité ne porte pas sur le genre, et il s’agit de trouver sa place plus dans le monde, le grand Tout, qu’au sein d’une société, mais on trouve de sacrément beaux portraits de femme. ;-)

  2. Petitefa dit :

    Ah, tout cela donne bien envie de te suivre, oui :)

    Quelle belle et riche piste ! J’ai déjà les hauts séquoias de Wild Trees en monde wishlist, et je me souviens avoir croisé la référence des bisons – avec le même bémol, oui, ni plus ni moins – ; intéressée par les grizzli, par Peacock, par Linda Hogan aussi ^_^

    « Les pieds seront l’instruction de l’âme. »

    OUI :)))

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