Nature anar’

Ici est un pays qui ne dit pas facilement son nom d’humides turbulences, dans les sillages du silence embrumé.
Pierre Pelot, « Lorraine », in De crépuscule en crépuscule, photographies de Vincent Munier

Cela fait un moment déjà que me titillait l’envie d’un retour aux sources. Retour aux racines, plus précisément, puisque je suis née en terre lorraine, ai passé mon enfance au pied puis à flanc de colline, dans ces coins de ville liminaires de la forêt. Il suffisait de grimper un peu pour plonger dans un ailleurs craquant de nuances brunes et vertes. Encore aujourd’hui, en ces temps d’expansion des zones de pavillons, nos routes restent prisées, la nuit, des biches et de leurs faons…
Petite, je ne me rappelle pas avoir interrogé ce monde. Il était là, voisin, visité rituellement lors de la balade en famille du dimanche matin. Maintenant, depuis la grande ville, je regarde en arrière. On dit souvent qu’il n’y a rien en Lorraine. Je l’ai dit moi-même, un peu plombée par l’omniprésence des zones industrielles, par la domination des tours de la centrale nucléaire de Cattenom sur le paysage de plaines. J’ai trop laissé le bruit des camions sur l’autoroute oblitérer le craquement de branches de la forêt mosellane, ce trésor. Il n’est pas trop tard. Je retrace mes pas, les pieds affermis, sensibilisés en leur rapport à la terre qu’ils foulent par ces racines que de plus en plus je me sens pousser. Curieuse j’étais alors de retrouver la forêt natale. Pour guides sur les sentiers, une mère et un chien – tout est bien.


Coin exploré : la forêt proche, bande de terre entre les villes de Thionville et d’Elange, grimpant jusqu’au domaine du fort de Guentrange. Terrain militaire, vestiges de guerre : ces bois-là sont marqués par le fer. Gamine, je crapahutais autour des vieux bunkers à l’abandon, sans me poser de questions ; aujourd’hui, je songe que les arbres par ici doivent avoir à dire des histoires bien particulières.



La terre autour du fort donne l’impression d’avoir été pétrie sans tendresse. Les sentiers ne doivent rien à l’empreinte légère des pieds, pattes ou sabots : ils ont été creusés de force, en profondeur, enfoncés pour servir, sans doute, de tranchées. Sous le tapis de feuilles, une chape de béton. Autour, le tissu de terre se gondole, déformé par la cicatrice des obus tombés, par l’implant des bunkers. On croise des abris de tir marqués d’impacts de balles, des forêts de pics où s’enroulent encore quelques barbelés… Impression étrange, entre malaise et mélancolie. Et pourtant, quelque chose de plus : impression de résilience. L’homme est passé, et quoiqu’il ait amplement marqué son territoire, par la mort, la menace et l’interdiction, c’est la nature qui demeure.

Danger de mort ? Défense d’entrer ? Dame Nature dit fuck it, c’est le printemps.


La terre a cet avantage sur le fer : les branches reverdissent, les feuilles repoussent. La rouille camouflée en son tapis de feuilles mortes ne peut suivre le cycle de renaissance…

La délicatesse des jeunes pousses tranche sur fond de métal érodé, et les mousses tendres recouvrent la pierre…

Le lierre trouve à rehausser ses couleurs sur les nuances de la déliquescence…

Les meurtrières ont vue sur la vie – nature verdoyante, ou chien tout fou, tout flou de joie…

Les hommes ont abandonné la zone du fort aux fourmis. Les abords grouillent de fourmilières hyperactives ; on s’arrête fasciné (et je repars un peu frustrée de n’avoir pas d’appareil apte à saisir la présence de ces dames sur les vieux piquets rouillés), intrigué par cette société si structurée qui semble avoir pris la relève de l’organisation militaire…
La forêt blessée par le métal a résisté, et reprend petit à petit son territoire. Plus loin, les cicatrices s’estompent, les marques de blessure se font plus rares, laissant place aux traces d’une très ancienne magie. Plus loin, la forêt rappelle qu’elle n’a pas vocation de terrain militaire : elle se montre domaine inaliénable du merveilleux.


Non pas terrain d’affrontement et zone à conquérir, mais écosystème, espace partagé entre diverses traces terrestres…

… voué non pas aux lignes dures, mais aux courbes et au bois tendre, telle cette splendeur d’entrelacs celtiques…


… et qu’aucun soldat, finalement, ne saurait garder mieux que l’homme vert, qui veille depuis si longtemps sur cette terre et ses histoires…
(ah, cette rencontre !)

The Mythic Forest is every forest—we enter it whenever we enter the woods. The Green Man dwells there, called by different names all over the world. When we hear the rustling of the leaves, we’re still hearing the Oracle, and the oaks are still the home of faeries… or at least of tales about them.
Terri Windling, in The Green Man : Tales from the Mythic Forest

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8 réflexions sur “Nature anar’

  1. Yael dit :

    Hélène… il y a un trésor dans ta plume !
    C’est une belle surprise de te découvrir un peu plus « personnellement » (toi qui t’effaces si souvent derrière les messages que tu passes et les découvertes que tu partages) à travers elle et cette ballade. Et ces photos. Merci pour cette marche :)

  2. Anonyme dit :

    sourire je reconnais la nature
    des chemins du dimanche, c’est sûr,
    et les chaussures….
    bises
    Guy

  3. psycheinhell dit :

    Hop, pour passer outre le barrage opéré par les gobelins du web, je relaye le commentaire de Lullaby, qui disait :

    « Magnifique balade ! Les photos sont très belles, le récit aussi, et comme je te plussoie ! :)
    Ici, en pleine ville, je découvre aussi des traces de mère Nature, de sa magie, avec ici, la course nocturne d’un hérisson sur un trottoir (qui faillit buter dans mes pieds et s’arrêta tout étonné :) ), les racines des arbres qui font céder le bitume des trottoirs, un oiseau perché sur le rebord du pont pour charmer les passants de son chant… ou ce lézard, il y a quelques années, venu visiter la banque de prêt de la bibliothèque :)
    Merci pour le partage de ta balade ! :) « 

    • psycheinhell dit :

      Hey Mag’,

      Eh ben, vous en avez de sacrées visites, à la bibli ! :D J’ai aussi ce ressenti à la ville, surtout lors de balades de nuit, plus propices aux rencontres sauvages, ou à l’aube, à ce moment où les jardins ne pensent pas encore aux hommes (selon l’expression d’Anouilh que j’aime tant). Et quelque part, je me demande si ces forêts parsemées de vestiges militaires n’ont pas aidé, deep inside, à me sensibiliser le regard à pareilles irruptions poético-naturelles dans l’espace urbain… Elles sont si précieuses, ces rencontres, pas vrai ! :-)))

  4. petitefa dit :

    J’aime j’aime j’aime <3

    Et comme dit Will dans l'antichambre, saisissant, très, avec ces meurtrières de mort qui ne peuvent plus désormais que voir la vie reverdie… :)

    (Je ne peux pas m'attarder, ni dans tes pas forestiers ni dans les tartines épistolaires, mais jesaisquetusais, et je pense très fort à toi poulette, bien heureuse de cette évasion en terres de nature, d'enfance et de résilience :))) )

    Et dans un autre registre proche, toujours aussi vite – quelle classe ces tortues, elles sentent le bon background bien sacré ;)

    • psycheinhell dit :

      Heeey you :))
      Merci du battement de coeur au croisement des sentiers, profite bien du rayon de vie qui baigne ta route, et plein de pensées aussi… :-*

      (Quant aux tortues… je confirme, elles ont un *sacré* caractère ^_^)

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