Bagage pour la route, offrande à l’hôte

Lecture à l’aube du poète afghan Sayd Bahodine Majrouh, ses Chants de l’errance. Un jeune homme déraciné s’interroge sur le sens de l’exil, et porte son questionnement aux pieds de différents groupes, hommes, femmes, autochtones, dirigeants, philanthropes, les pierres même. Les enfants lui répondent en petits princes…

« On a marché, marché. Peu à peu on a su que la lune et les étoiles et la voie lactée nous suivaient. Elles venaient chaque nuit scintiller juste au-dessus de nos têtes, et ça nous rassurait. Parce qu’après la première nuit, on avait eu très peur de les perdre. On craignait qu’elles n’aillent rester en arrière, accrochées dans le ciel de notre pays. (…)
— Même que certains se décourageaient ! Quand on descendait dans le fond des gorges et des crevasses, quelques étoiles se glissaient derrière la montagne, et ceux-là se lamentaient et gémissaient que les astres et la voie lactée se fatiguaient de nous suivre et rebroussaient chemin comme ces étoiles-là, disparues de l’autre côté du monde. Lorsqu’on remontait le versant d’en face, on les voyait réapparaître à mesure que l’on regagnait les hauteurs, et on souriait de la panique des inquiets… »

(…) Il était impossible d’exiler ces enfants. Habitants de l’univers, leur patrie était infinie. Tard dans la nuit, sous le vaste ciel où scintillaient « leur » lune et « leurs » étoiles, après des myriades de rires, de fraîcheur et de récits fantastiques de leur cru, je regagnai ma patrie : la liberté.

Sayd Bahodine Majrouh, Chants de l’errance
(éd. Orphée / La Différence)


CRA de Rennes, 2008 – pic (c)François Lepage

Encore faut-il laisser ces enfants libres de voir le ciel, sans barreaux. Encore faut-il les laisser libres de suivre la course du soleil, sans cages.
Encore faut-il que sur les terres de l’exil, l’hôte ne se fasse pas chasseur, et encore moins braconnier.

Comme une évidence. Etre hospitalier à l’être humain, comme on l’est au chat dont on n’attend pas qu’il rende le bien ou dise merci. Dans une pureté neutre.

Il y a des gens qui en sont capables.

Les Etats, par définition, non. Aujourd’hui en Europe, hospitalité, étranger, droit d’asile, immigration sont en question. Tout ayant changé, les liens de solidarité comme les causes de la haine.

Dans cet aujourd’hui, le Théâtre, comme la Philosophie, cherche à comprendre ce qui est arrivé à l’hospitalité qui venait de la Bible ou des Grecs, ce qui lui arrive, ce qui va lui arriver, ce qu’on peut vouloir élaborer dans de nouvelles attitudes éthiques et par de nouveaux dispositifs juridiques et politiques.

Mais on ne nous demande pas d’être hospitalier jusqu’à la mort. Seulement de ne pas vouloir refaire l’hôte à son image, mais plutôt de se refaire étranger comme chacun l’a été un jour ou un autre, afin de ne pas oublier que chacun a le droit d’être un autre.

Hélène Cixous, « L’hospitalité ? »
(extrait du programme du Dernier Caravansérail, au Théâtre du Soleil)

Dans les Chants de l’errance de Majrouh, le Voyageur jeté dans l’exil avec les errants porte dans son chant cette préoccupation : « que dire à ceux qui ne savent pas ? que dire à ceux qui ne voient pas ? » Comment avertir les autochtones de la menace du Monstre, comment leur faire comprendre que la Grande Destruction peut à tout instant frapper à leur porte ? Comment, de sa voix d’étranger, désigner l’ennemi caché au sein des demeures ? « Que dire à ceux qui se font, sans le savoir, l’image inversée du Monstre dans la pupille de la Dévastation ?« 

Toute mobilité n’a plus ni parcours, ni lieu
Ni énigme, elle se heurte
Aux mots armés pour nuire
A la parole qui clos le monde et le rêve : peur, peur,
Et encore peur, scandait le Choeur
Lui, l’étranger devenu « étrange »
Ne cesse de courir au bout de la corde
Parcourir sa solitude.
Peur, peur scande le choeur
Accompagnant la horde et la corde
Mourad Djebel (in Il me sera bien difficile de venir te voir, éd. Vents d’ailleurs)

Comment ne pas voir que le Monstre est parmi nous, gorgé des peurs des peuples, mais non repu, toujours oeuvrant et manoeuvrant, les hommes comme des pantins tournant la roue des cercles vicieux et cycles de haine ?
Les manipulateurs, les manoeuvres nous disent que le Monstre est étranger, élément importé ; qu’il est drapé dans les replis du voile, lové dans les souffrances de la viande-animal, avant de rugir dans la tuerie publique.
Le poète, lui, rappelle que lorsque nous donnons croyance aux paroles de peur, alors nous ouvrons les portes de la cité à la Dévastation.

Cumul coupable. Amalgame sans préalable. « Sale ». De quelque pays qu’il vienne, quel que soit le montant de noir dans son CMJN, l’autre est toujours cela : « sale ».
Ce n’est pas parce qu’il est juif, ou arabe. Ni juste, ni arable. Non. C’est parce que « l’autre », voilà, cela nous arrange qu’il soit sale.
De ce syllogisme pour humains en déroute, on tire la moelle, substantifique et vitale, d’un label. Un label rouge pour viande bovine, d’origine française, ou d’origine, en tout cas,
contrôlée. L’autre est différent de moi. L’autre est sale. Donc… je ne suis pas sale. CQFD.
L’arabe, le juif, le gitan, le négro, le pédé, la bourgeoise, le camé, le fou, le raté. Tous voués à me tester négatif. Se définir par la soustraction a toujours été un drôle de réflexe. Comme si l’on ne savait s’additionner, s’adjoindre à l’autre, s’associer, sans se diminuer – s’annuler en ondes plates, mortes.
Babel.
Léa Silhol, « Shinear » (in Babel Tour, 2008)
Face aux politiques de la peur, la médecine pousse dans l’altérité acceptée, dans le miroir et l’empathie. Perception du monde et de l’autre, non possession. Les chants comme des arbres dans une cité de tours de Babel, absorption des dioxydes qui nous étouffent – la haine ne peut produire que des discours étranglés – la poésie est exorcisme, respiration.

Une de mes conjurations préférées à faire résonner quand les temps sont tristes :

I release you, my beautiful and terrible fear.
I release you.
You were my beloved and hated twin, but now, I don’t know you as myself.
I release you with all the pain I would know at the death of my daughters.
You are not my blood anymore.

 I give you back to the white soldiers who burned down my home, beheaded my children, raped and sodomized my brothers and sisters.
I give you back to those who stole the food from our plates when we were starving.

 I release you, fear, because you hold these scenes in front of me and I was born with eyes that can never close.
I release you, fear, so you can no longer keep me naked and frozen in the winter,
or smothered under blankets in the summer.

 I release you I release you I release you I release you

 I am not afraid to be angry.
I am not afraid to rejoice.
I am not afraid to be hungry.
I am not afraid to be full.

I am not afraid to be black.
I am not afraid to be white.
I am not afraid to be hated.
I am not afraid to be loved,

 to be loved, to be loved, to be loved, to be loved,
fear.

 Oh, you have choked me, but I gave you the leash.
You have gutted me but I gave you the knife.
You have devoured me, but I laid myself across the fire.

 I take myself back, fear.
You are not my shadow any longer.
I won’t hold you in my hands.
You can’t live in my eyes, my ears, my voice, my belly, or in my heart
my heart my heart my heart.

 But come here, fear.
I am alive and you are so afraid
of dying.

Joy Harjo, « Fear Poem »
(pour entendre pleinement résonner le tambour, aller sur le site de la poétesse, sélectionner dans le player le cd Letter from the End of the 20th Century, puis la 5e track – ou se laisser prendre par le tout ;-))

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