The Harvest

Pensées brassées pieds nus sur la ligne d’algues, à suivre en parallèle la ligne de vagues – là où vraiment brassage se fait, furieusement en ces jours de vent et grandes marées, l’écume en flocons courant sur le sable d’une allure de buissons d’épineux à travers le désert,
le coeur, l’esprit, les poumons dilatés, plus vivante que jamais, et je songe,
je pense à ces si nombreuses personnes rencontrées, souvent pour fer croiser, qui se perçoivent en ce monde d’un point de vue de prédateur, un statut de chasseur, cousins en noblesse du lion
– et moi, les yeux sur les laisses de mer & lignes océanes, voisines de l’horizon, je cueille, je glâne…

D’une main je reprends, répare, recycle, je fais mon oeuvre de colibri, l’esprit moins tranquille peut-être tant je sais l’énormité de la responsabilité collective de l’humanité, aussi énorme que la masse des déchets plastiques accomplissant leur migration vers ce nouveau continent flottant sur l’océan.
Même sur la superbe plage sauvage de Sauveterre (la bien nommée), chaque marée recrache son lot de saloperies, d’un volume tel qu’il me suffit de quelques minutes pour en remplir un plein, grand sac. Les bouteilles, bidons et fils de pêche dominent largement… mais il y a de tout, c’est effarant. Mes bras ne sont pas assez longs pour tout nettoyer – alors, à chaque bout de plastique récupéré, je pense à la métaphore de l’étoile de mer, éternelle récurrente quand le coeur défaille, et aux albatros de l’atoll Midway, dont je saoule mon monde en ce moment, tant leur vol m’enivre, tant je refuse de me résigner à la réalité des petits estomacs plombés de plastique. Chaque bout de plastique ramassé est un morceau qu’ils ne mangeront pas, qui ne les tuera pas, copeau dérisoire arraché à l’inérodable montagne…
Alors voilà, moi aussi j’ai un trophée de chasse, ou plus exactement de cueillette (palme manquée de peu par un bidon d’huile pour voiture qui dégorgeait tranquillement sa mini-marée noire dans les rochers) :


Je ne sais pas ce qui me débecte le plus, du zoomorphisme toujours odieux qui est une insulte classique à l’animal que l’on tue (… oh cet oeil de poisson, dilaté comme dans l’horreur déjà de la mort…) – ou du métal que je désentortillai des algues, et qui heureusement, n’accomplira jamais sa destinée de s’enfoncer dans quelque chair, gorge de poisson ou pied nu, patte canine, ou encore la patte de sprinter du gravelot à collier interrompu, qui arpente ces plages à marée basse, et niche dans ces algues mêmes, où l’on nous demande de marcher le pied léger et précautionneux de peur que notre empreinte ne soit faite de nichées écrasées.
Brrrrr. Bien contente d’avoir mis un terme à son cycle de mort, à c’ui-là.

Et de l’autre main, ah… je prends, accepte et remercie pour les beautés échouées. Et tout du long, j’apprends, je ressasse au rythme des marées ma conscience de ne savoir rien, et d’avoir tout à découvrir, toujours, pour la vie…
C’est là où je voulais en venir : je ne me sens pas chasseresse, ou prédatrice. Si je devais pointer ma place, mon lien dans les chaînes ancestrales, ce serait, certainement, la relation aux sociétés de glâneurs, les patients cueilleurs qui marchent des contes plein les mains, recueillant histoires et savoir à même la terre. Ramassant plumes et coquillages, veillant à rendre à l’océan ce qui est toujours vivant… Troquant, parfois, comme au printemps où je confie au vent des touffes de cheveux pour le confort des nids en construction, acceptant en échange à la fin de saison un des nids de question, qui abritera désormais ipod et clés usb (hum).
Émerveillement constant, et leçon de même…


(Je ne sais quelles sont ces beautés, et ma mère aussi avouera son ignorance… On les savourera du regard, ne les capturera que d’un cliché, avant de les rendre à l’océan.)


Harmonie entre règnes, matières, couleurs,
du plumage au végéta
l :
plume de juvénile plantée sur écorce ancienne

*** ** ***

L’image du cueilleur n’est pas innocente. Je n’ai pas de jardin, aucun coin de terre où me sentir sédentaire. Au bord de l’océan, l’occasionnel sentiment de manque devient complétude. « Le cosmos est mon campement », disait un Caracole selon mon coeur. Voilà. Le corps sait et fait sentir au coeur – comment, dans un bureau ou autre pièce fermée, je me sens gauche et empotée, me cognant aux coins, me heurtant aux portes, m’empêtrant dans les tapis… alors que je peux traverser un paysage de roches à la pleine nuit, à l’instinct et au feeling, sans que le pied flanche… Mon corps sait sa place dans l’univers.

(… y compris en cas de gros grain ^_^)

*** ** ***

A part ça, ces marines journées furent, il faut dire, plus que spirales de pensées, surtout sensualité et vitalité, beautés sculptées par le vent.
Que ce soit la lande où les pins s’organisent en bosquets hordes du contrevent,

ou se laissent dénuder la face offerte, dans leur solitude sacrée, et pointant de leurs branches préservées la direction du refuge forestier


Ce veilleur, là, sur la lande, plus qu’ébouriffé par les embruns, et dont le tronc a probablement cette patine de squelette dont le sel teinte par ici le vieux bois, me fait un peu penser à certaine pensée sauvage de Sylvain Tesson, celle qui disait que « planter une croix en haut d’une montagne, c’est croire que la montagne ne suffit pas ».
Sur cette lande sauvage, les croix ne poussent pas. C’est une terre de menhirs, où l’on ne tend joues, branches et roches qu’aux secousses du vent…
Et le règne animal n’échappe pas à la taille :-)


(Mais ce chien, tout pyrénéen jusqu’à l’os qu’il soit, s’en tire mieux que moi, niveau coupe atlantique :D)
(je suis jalouse, sisi)
(par contre je fais mieux le bouquetin sur les rochers)

Au finale, tout cela fait le profit et la fluidité de vol de goélands… et des cerf-volants, tout en fougue et grâce fulgurante (et fortement désapprouvés par le chien, mais bon, on se fait pareillement engueuler dès qu’on approche de ce truc furieux qui s’appelle océan !) (on est berger des Pyrénées ou on ne l’est pas, s’pas)

… et qu’importe la grogne canine, ce soir-là ma mère apprit la Forme de l’énergie du vent, l’art de la prise et de l’abandon, et le tracé des lignes de lumière…

*

Carré noir sur lignes infinies, les ruines côtières Malevitch staïle

Des strates de roches et de nuages


et enfin, à l’abri des bois, un tree très hugger ^_^

Et sur ce hug, fin des postcards from the coast, je reprends mes ailes et laisse au vent ses claques… Bon vol, tutte, tutti, et bonne plongée dans le chaudron de vie !

(copyright note : les photos de ma pomme ont été prises par ma mère)
(et faut-il que j’aie apprécié ces instants, pour en mettre, des apparitions de la pomme en question !!)

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5 réflexions sur “The Harvest

  1. Lullaby dit :

    Que dire ?
    Que dire si ce n’est, heureuse pour toi, pour ces moments d’embruns et de verdure que tu as engrangés. :)
    Merci aussi du partage, en mots comme en photos. A te lire et à voir les clichés, j’ai presque cru sentir l’air iodé, les grains de sables emportés par le vent piqueter ma peau, et le ressac des vagues me bercer. :)
    Ah tant de beauté oui, et quelle tristesse que ces bouts de plastique, cette inconscience que l’on vit tous (tous = humains, animaux, plantes, même roches, oui) ensemble, sur la même planète.
    Bises pleines du vent dans les feuillages et des cris des sternes

  2. psycheinhell dit :

    Hey Mag’,
    merci de tes mots, et contente si d’autres poumons se dilatent au(x) souvenir(s) de ces venteuses journées !
    Pour le plastique, c’est écoeurant hein… Je me disais sur la plage que si un jour je m’installais par là-bas, mes ballades seraient entremêlées d’étapes ramassage/recyclage, jour après jour…
    (on sent bien que ça dérange les gens, d’ailleurs, cette splendide plage sauvage ponctuée d’épaves de plastique – ce qui est naze, c’est que comme il n’y a pas de poubelles dans les environs, certains ne vont pas jusqu’au bout de la démarche, et balancent les déchets dans un creux des dunes derrière la plage… là où ça ne gêne pas la vue, quoi, ces minidécharges… C’est dégueu pour ces dunes, qui sont un vrai de vrai trésor du littoral, à l’écosystème aussi beautiful que fragile… Bref. Je suis comme les albatros de Midway, moué, je digère pas ces visions de plastique :S)

    Un nid de baisers en laisse de mer

  3. Shame on me, plus de trois semaines (!) que ce bel onglet iodé bée en attendant que je dise juste, très, trop vite, que ce n’est pas loin d’être le plus chouette tien billet que j’aie lu, et que j’ai bien voyagé de concert avec vous, et que, mazette, des moments comme ça, ça fait vraiment plaisir de savoir que tu les traverses :)))

    Et tu as bien fait de mettre des photos de ta jolie bobine parce que tu as l’air heureuse comme tout !! Comme un poisson dans l’eau, dirais-je même, ou un oiseau dans les airs ;)

    Merci encore pour cette grande bouffée d’air frais, qui nous rappelle que tout n’est pas remugles et airs viciés, et que le monde est toujours là, qui attend patiemment qu’on s’aperçoive de sa présence…
    Tiens, je fais à nouveau un petit crossover avec la discussion aux arbres sauvages sur PsycheInHel, tu sais, à propos de monde qui attend qu’on le voie, cette ligne de mélèzes qui dit bonjour dans la brise, et qui m’avait fait un tel effet, eh bien elle continue sur la petite route derrière… continuait. Parce que ces toujours charmants élagueurs, pour soi-disant protéger le fil du téléphone qui se portait très bien sans eux, ont tronçonné comme des fous et que tout est mutilé, ridicule, à cinq mètres du sol. Soixante troncs alignés serré, j’ai compté. Bah c’était triste.
    Oh pardon de finir sur cette note… Je voulais en fait juste dire que c’est une image assez frappante de l’impermanence, d’un côté, les beaux mélèzes tout pimpants avec leurs aiguilles tombantes qui me font penser à du linge étendu, et de l’autre, la tronçonnation plutôt cruelle… Et que c’est cette impermanence (que je tenterais bien de ne pas confondre avec le risque de destruction définitive qui est hélas un exemple bien courant dans l’environnement mondial) qui rend si précieux tous ces lieux, tous ces instants, toutes ces bourrasques de vent purifiant et régénérant… Voilà. Je ne sais pas comment conclure.

    Bises bourrasques (et orage, toujours)

    • psycheinhell dit :

      … je saute d’un fil à l’autre, hey again :P

      Avec plaisir pour le voyage, c’est comme tu sais génial de pouvoir partager un peu de ça avec des esprits qui savent, eux aussi, ce que c’est, ce que ça fait… Comment il dit encore, Snyder, dans La Pratique sauvage ? « The wild requires that we learn the terrain, nod to all the plants and animals and birds, ford the streams and cross the bridges, and tell a good story when we get back home. »

      About le monde qui attend patiemment qu’on prenne conscience de sa présence : oui, il y a de ça. Là-bas, il y a l’océan, qui lui appelle l’attention d’irrésistible manière et tire à lui le regard, et tous les sens… Mais il y a tant de vie, et de vies, autour, dans les rochers, dans les dunes, entortillés aux laisses d’algues sur la plage, et c’est vrai que de toute petite j’ai toujours adoré observer ça… et ce qui est génial, c’est qu’on en apprend toujours :))) – comme toi avec tes ondulations et bruissements de mélèzes ! Et dis, c’est vraiment pas la joie ces élagueurs, c’est la même équipe qui avait déjà attaqué ta haie de manière très destroy, ou quoi ? (et qui en plus, si j’ai bien suivi, vous ont coupé la ligne tél., c’est ça ?)
      Hey, tiens, speaking of élagage, un mouvement de balancier : tu sais, le vieil hêtre pleureur qui avait tant souffert avant mon départ ? ben je crois qu’il s’accroche à la vie, ai trouvé à mon retour, juste en dessous du niveau d’amputation, une jeune pousse vert tendre qui me semble bien partie pour former l’ébauche d’une future branche maîtresse !

      Ah flûte, faut que je file !
      Le bonjour, et des voeux de bon rétablissement, à tes voisins à aiguilles !

      • (Je reprends le fil tortueux de tous mes fils qui attendent, aussi patients que des mélèzes ou des océans, que je dégage une fenêtre temporelle pour pioupiouter ^_^)

        Ah, super nouvelle pour le hêtre pleureur ! Oui je m’en souviens bien, suis bien contente pour cette petite pousse résistante ! Elle a dû bénéficier du gros réseau racinaire toujours en place qui ne devait sans doute plus savoir comment refourguer toutes ses réserves. Et voilà que peut-être un nouvel arbre, une nouvelle forme imprévue va voir le jour :) (c’est vraiment intéressant, en plus, visuellement, ces revanches de la nature dans les arbres re-poussés, et je me dis qu’un certain nombre de bonsaïka travaillent pendant des années pour aboutir au sentiment très particulier généré par la vision de ces arbres-là, non conformes, et toujours vivants)

        Pour les élagueurs, nan ce n’est pas la même équipe (là c’étaient des sous-traitants d’EDF, les autres massacreurs étaient eux estampillés DDE), et, oui, c’est bien eux qui ont fait tomber de grosses branchasses sur la ligne téléphonique, qui arrivant en bout de hameau ne dessert que notre Nid… bon tu me diras, une semaine de sevrage webesque et téléphonique, ça ne fait pas de mal, mais l’on aime à choisir nos périodes d’abstinence… Bref.

        Bon, pour finir sur une note moins groumpfy, je suis en l’état bien d’accord avec monsieur Snyder. ;)

        Bises bonsaï

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