Racheter un éclat du Coeur

« Buffalo at Wind Cave National Park, Black Hills, South Dakota, 1948. »

Je ne sais par où commencer.
C’est une histoire, pourtant, de retour aux origines, que j’aimerais dire ici.
Retour, aussi, au juste ordre des choses, avant que les traités et trahisons de l’homme blanc ne viennent le perturber.

S’il est une leçon de sagesse qui me soit restée à écouter les voix de natives que j’aime tant, c’est bien l’importance vitale du lien à la terre. Reconnaître ce lien, c’est savoir d’où l’on vient, et partant tenir entre ses paumes ouvertes, comme poignée de glaise, un peu du mystère de ce que l’on est.
C’est dire, alors, l’importance des Black Hills pour les tribus amérindiennes qui y vivaient, en particulier les Lakotas.
Les « collines noires », les Black Hills, Paha Sapa : un territoire sacré, le « coeur de toute chose » (Cante Ognaka), un espace où le souvenir des origines mythiques pousse parmi les forêts de conifères, où la légende se lit à même la géographie du lieu.
C’est un espace pour lequel les tribus se sont battues. Auquel elles n’ont, à ce jour, jamais renoncé.
C’est la terre où Custer traça dans le sang et la douleur la « route des voleurs », une voie royale ouverte aux spéculateurs qui ne voyaient dans les noires collines que la promesse trop brillante de l’or.
C’est la terre pour la possession de laquelle les autorités américaines trahirent sans vergogne leurs propres traités : en 1868, le traité de Fort Laramie reconnaissait aux tribus, lakotas et autres, leur droit sur ces Black Hills, intégrées aux territoires de la première réserve de Pine Ridge. En 1874, Custer y pénètre, fer de lance (et fusil) des convoitises américaines, et c’est la guerre. En 1877, une décision unilatérale du gouvernement retire aux tribus leur précieux Coeur, pour l’offrir aux chercheurs d’or, aux colons, aux spéculateurs et civilisateurs en tous genres, tandis que les Lakotas étaient poussés sur la route de sinistre mémoire qui mène au massacre de Wounded Knee.
End of the story ? Nope. En 1923, les Lakotas parviennent devant la justice, pour réclamer les terres volées. Quelque cinquante ans plus tard, rien que ça, en 1980, la cour reconnaît leurs droits, et propose une compensation qui s’élève à 105 millions de dollars et des poussières. Les Lakotas refusent : c’est la terre qu’ils veulent libérer. A cette heure, ils restent fermes dans leur refus de l’accord (bien que les intérêts aient considérablement fait grimper la somme due). Il y a eu des occupations, comme celle de l’ïle LaFramboise pendant un an, en 1999. Il y eut même quelques tentatives politiques pour la justice et le retour de certaines terres, tel le Bradley Bill, hélas avorté (cf pour plus d’infos « The Black Hills: A Case of Dishonest Dealings« ).
Alors, statu quo ? Pas tout à fait. Aujourd’hui, une petite fenêtre s’est ouverte, une occasion d’agir. Il faut faire vite : l’échéance tombe le 25 août.

Une portion des Black Hills, Pe’Sla, jusqu’ici propriété privée (même si on peut questionner la légitimité de cette propriété, là n’est pas l’enjeu ici), va être mise aux enchères. Les tribus lakotas, unies sous la représentation du conseil tribal de Rosebud, entendent joindre leurs ressources pour racheter ce morceau au centre du « Coeur de toute chose », et ont lancé une collecte sur indiegogo pour que tous ceux qui s’en sentent le coeur puissent s’associer à l’action. Dur d’évaluer le montant nécessaire au rachat de ces lots qui totalisent 2000 acres, au vu de l’enjeu économique que d’autres y voient sans doute. 50000 dollars ont été débloqués, ensuite, chacun fait selon son coeur. C’est Cante ishta, l’oeil du coeur, l’intuition, qui dira la vraie valeur de Pe’Sla.
Bien sûr, il est étrange d’avoir à racheter une terre qui leur fut arrachée. Mais quelle alternative ? Il semblerait que les natifs de la région soient prêts à laisser filer l’argent des compromis, mais non l’occasion de renouer leurs liens ancestraux à la terre. Surtout que les Black Hills ont bien assez souffert des investissements dans la région, des constructions de routes et d’attractions à touristes… Si cette portion de territoire revenait au sein des tribus, la terre et tout ce qui y vit (des animaux aux gens qui veulent venir en paix célébrer par des cérémonies ce lien au lieu) obtiendraient ainsi protection contre la perspective de nouveaux projets de développement :

« This area would be open to tribal nations for ceremonial purposes. The plants, animals, water, and air in the area would be respected and honored.« 
Pe’Sla: Help Save Lakota Sioux Sacred Land!

« The willingness to defend the land is a state of spiritual consciousness because we are the land.  Our bodies become the land.  We depend on the land and we will always protect the land.  This is the magnitude of what is at stake, and what was at stake at Glen Cove (Wintun), San Francisco Peaks (Dine)…the list goes on.  All the colonizers early efforts to cut our ties to the land, language, ceremonies, etc. have been done to prepare us for maintenance of the Corporate West, which leads to the ultimate destruction of our entire planet.  If we believe and value as they in the system do, we will not be willing to defend our spiritual dignity and by extension, our sacred sites.

This internal battle is brought to light with every sacred site’s potential destruction.  There are those among us that are ready for the earth to cleanse.  We are preparing for her to show those that do not recognize her as a living, breathing, spirit, that we are not supreme; to teach us that what most humans consider civilization is the most destructive form of savagery in ages. A change is needed, a change that may come only by a cleansing force.  I always thought my mom was crazy when, as a teen, we would talk about the state of our affairs and she would confidently nod her head behind tinted glasses and say, “don’t worry my boy; Mother Earth is on our side.”

As the Oceti Sakowin (Great Sioux Nation), we have a tremendous responsibility to protect the Black Hills.  Other nations carry that moral responsibility as well- including the Cheyenne, Arapaho, Crow, Kiowa, and others that know the sacred nature of the Black Hills.  We need to come together: the Treaty Councils, Tribal Governments (IRA), Action Groups, Grassroots organizations, AIM Chapters, and any individual willing to help.  We will not wait for others to “take up the cause.”  Each one of us must be willing to set up camp at any sacred site set for destruction, share information via social media or around a campfire, seek legal recourse in any court of law, protest, “buy back” our sites as the Sicangu (Rosebud Nation) and Mdewakantonwan (Shakopee Dakota) are talking of doing, and do whatever it takes to defend our most vital sites.  The auction day (Aug.25,2012) fast approaches as does the future Pe’Sla construction (2014).  As long as we are living there will be a fight to protect all of our sites.  There is only one Mother Earth, Blihiciyapo. »
Chase Iron Eyes, « Pe’Sla: Protecting Sacred Sites as the Next Battle Ground

C’est l’occasion de sortir de cette voie-là, la route douloureuse qui s’inscrit dans la continuité de la conquête de l’Ouest, et laissa tant de cicatrices dans le paysage :

« Peu de sites des Etats-Unis sont aussi inondés de symboles patriotiques et culturels. Cela va des effigies des présidents gravés dans la roche du mont Rushmore à la sculpture massive du martyr Crazy Horse, qui représente pour beaucoup d’Indiens une continuation ridicule de la tradition des statues européanisées de l’Indien en « Américain en train de disparaître », en passant par la dernière demeure des héros tombés au combat du Black Hills National Cemetery, le rallye des motards de Sturgis, le chemin de croix de Spearfish, la mise en scène de réglements de comptes dans la ville pionnière de Deadwood reconstituée et des musées consacrés à tout, sauf à la vie des Indiens dans les Black Hills. C’était un peu comme si les Black Hills étaient devenues une sorte de bagage géant sur lequel on aurait collé des vignettes de tous les récits importants du triomphalisme américain et du nationalisme religieux. Devant cet envahissement, le visiteur se dira sans doute qu’il s’agit là pour les Etats-Unis d’une façon de dissimuler leur malaise sur l’occupation des lieux et la façon illégale dont ils en ont pris possession à l’origine. »
Extrait de Peter Nabokov, Là où frappe la foudre, chp 12 : « Le coeur de toute chose »

… pour revenir vers ça :

« Pour nous, Lakotas, la région des Black Hills est non seulement sacrée mais aussi d’une beauté inégalée dans tout le pays. Cependant, ce lieu, demeure des Oiseaux-Tonnerre, a été transformé par les Blancs en une sorte de gigantesque Disneyland où affluent chaque année des milliers de touristes. En dépit de tout, cette terre magnifique est toujours là, attendant d’être sauvée, et tant qu’il nous restera un souffle de vie, nous continuerons à nous battre pour elle. »
Mary Brave Bird, citée dans le très beau Rêveurs-de-Tonnerre

Certains penseront peut-être, depuis la France, qu’est-ce qu’on s’en fout ? Ce n’est pas notre terre, ce ne furent pas nos guerres.
Pas nos guerres, déjà, c’est plutôt faux. Même si nos troupes allèrent plutôt fiche le bordel du côté du Canada, chez les Algonquins et les Haudenosaunee, des Français se balladaient aussi dans l’Ouest sauvage et ont nourri des contacts historiques avec les Lakotas (le nom peu fameux de Sioux, c’est aux Français qu’ils le doivent).
Et puis, surtout :  en ce qui me concerne, je me suis nourrie aux rêves et aux légendes des Lakotas (entre autres tribus), je considère ainsi avoir reçu quelque chose de la terre qui a fourni un si merveilleux terreau. Je sais mes racines, et la responsabilité qu’implique l’appartenance à une culture qui a tant pris aux autres, et continue de prendre pour sa propre expansion, au mépris de tout ce qui vit, respire, inspire. Aujourd’hui, l’occasion est donnée d’offrir après avoir tant reçu, après que tant fut pris – et non seulement d’offrir, mais de réparer. Et Gaïa sait combien j’ai appris en matière de guérison, en écoutant les voix amérindiennes…

Les Lakotas ont offert au monde une des plus belles formules traditionnelles qui soient à mes yeux, quelques mots dédiés à la reconnaissance du lien qui unit toutes créatures :

« Toutes les cérémonies Lakotas se terminent par les mots Mitakuye Oyasin qui signifient : « A tous mes proches », déclare Archie Fire Lame Deer sous la plume d’Erdoes. Ils indiquent que nous avons prié pour tous nos proches, ce qui inclut tous les êtres humains sur cette terre, et tout ce qui vit : tous les animaux, même l’insecte le plus minuscule, et toutes les plantes, y compris la fleur sauvage la plus frêle. » Au coeur de l’empire économique nord-américain, dans un monde régi par le matérialisme, où le dollar règne en maître, les Sioux, tribus aux origines immémorielles et mystérieuses, continuent donc d’envoyer leurs prières vers Mitakuye Oyasin, et ce, Makazitomnyan – tout autour de la Terre. Ces Rêveurs-de-Tonnerre, affirmant le lien qui unit toutes les formes du vivant, nous incluent donc nous aussi, lointains frères humains dont la rencontre généra pourtant ce qu’on sait, dans leurs adresses au Grand Esprit, à ce Grand-Père tutélaire présent pour eux en toute chose et en tout être…
Archie Fire Lame Deer et Maurice Rebeix, extrait d’ « Attrapeur-d’Ombres » chez les « Rêveurs-de-Tonnerre »

Ce n’est pas d’argent qu’il s’agit, pas plus qu’il ne s’agit de propriété pour les Lakotas. Tout est dans ces paroles, en vérité :
Mitakuye Oyasin.

Et comme disent les organisateurs de la collecte sur indiegogo,

We thank you for your hope in the future.

Pe’Sla : Help Save Lakota Sioux Sacred Land !

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