Oeil pour oeil, la beauté dans le regard

Depuis un mois que je le lis à petites gorgées, laissant au regard le temps de se poser tandis que les historiens de l’art déroulent la chronologie de la présence animale dans nos oeuvres européennes, le catalogue de l’exposition Beauté animale est devenu comme un fil rouge dans mes explorations. Un mois avec pour miroir la belle Lyonne de Géricault.

Un mois à passer de cabinets de curiosité en planches naturalistes, de peintures en sculptures, de zoos en scènes d’intérieur, avec pour guide ces principes :

L’animal devient un sujet, noble et digne. Il a droit au portrait individualisé et à l’expression des sentiments. Il prend la pose et devient immortel. (…) A travers cent vingt chefs-d’oeuvre de l’art occidental, l’exposition nous renvoie à l’essence même de la beauté animale, mais aussi à son ambiguïté et à sa relativité. Elle pose la question de la laideur, du rejet et de la phobie. Elle nous invite à nous interroger sur les fantasmes et les peurs, mais aussi sur l’humour et l’ironie que nous avons à l’égard de ces êtres prétendus inférieurs.

[Avant-propos de Jean-Paul Cluzel]

Et c’est dans le respect de cet esprit que réside la force de l’ouvrage. Dans le respect, tout simplement. Dans la vérité animale, soeur de la beauté, dans la reconnaissance de l’animal comme sujet, non simple objet d’une oeuvre d’art ou de reproduction, et de ce que l’on peut voir en lui lorsqu’on accepte de le regarder dans les yeux, sans oeillères ni préjugés. A travers l’exposition s’esquisse l’histoire du point de vue des hommes d’Europe sur les différentes espèces, l’évolution des regards en parallèle à la progression des connaissances et des prises de conscience, la curiosité, la fascination, les préjugés, l’émerveillement – mais aussi l’histoire des individus que leur parcours, trop souvent malheureux, livra, justement, aux regards : les oiseaux tués dans les lointaines Amériques pour enrichir les collections et savoirs scientifiques, les captifs exotiques montrés en triomphe – et souvent favoris de la foule urbaine, telle la résiliente girafe du Jardin des Plantes, première de son espèce à poser le pied en France au début du 19e siècle. C’est important, la présence de chapitres comme « Belles captives : une histoire du zoo du côté des bêtes », rappelant que l’approfondissement des connaissances naturelles se fit souvent à l’occasion d’une mort ou au prix d’une restriction d’horizon pour les animaux, posant la réalité des barreaux que tant d’artistes ont occultés pour placer la bête sur le fond vierge d’une planche de papier ou dans un décor sauvage. Coup de coeur et coeur serré, à cet égard, pour la place faite à Gilles Aillaud, le trait de pinceau embrassant la présence animale et la blessure carcérale (cf par exemple L’éléphant, ou bien Ours blanc, deux oeuvres qui m’ont également touchée).
Toujours dans cette optique, j’ai été ravie de constater la présence d’un chapitre traitant du thème « Droit, sensibilité, biodiversité », et attaquant d’emblée sur la notion d’antispécisme. L’approche historique permet un passionnant aperçu de l’éclosion d’une sensibilité nouvelle au 19e siècle, à travers par exemple la création de la loi Grammont punissant la cruauté, ou l’enseignement de la protection animale mise au programme scolaire sous le ministère Duruy – au point que j’en viens à me demander si l’avènement de l’ère industrielle, avec le bien connu développement parallèle des abattoirs et des usines, n’aurait pas carrément fait reculer cette sensibilité…

Bien sûr, le regard vegan oriente ma lecture. :-) Ce regard qui, alors même que je salue la beauté en l’Autre animal, et cherche dans ses yeux l’éclat de vie qui nous lie comme earthlings, interdit d’oublier le contexte d’une photographie ou d’une peinture. (je pense par exemple au splendide travail de Joel Sartore, écho de plein droit à ce parcours au fil de l’art et au nom de la beauté, à des projets tels que « The Photo Ark » : des photographies de studio qui paraissent concentrer l’attention sur la beauté individuelle, le caractère et l’expression du sujet, des individus dont l’origine (ils sont issus de zoos) accentue encore le statut de représentants d’espèces menacées d’extinction – puisque le projet se veut oeuvre de sensibilisation)
Lecture orientée, disais-je. Reste un passionnant parcours historique, culturel, scientifique, parsemé de belles rencontres…

… Et de quelques morceaux d’anthologie, aussi, du côté de l’histoire des préjugés. La palme revient au pape Zacharie, qui posa en 751 que « On doit éviter de manger du lièvre car il est lubrique, possédant des vices ignobles qui se transmettraient à l’homme s’il mangeait de cette chair impure« . Dans la série « on est ce que l’on mange », la déclaration se pose, là. Laissons plutôt le mot de la fin à Sèverine, directrice du journal Le Cri du Peuple, et auteure en 1903 de Sac-à-tout : Mémoires d’un petit chien – qui savait déjà que, du sexisme au spécisme, tout est lié :

… parce que je ne suis ‘qu’une femme’, parce que tu n’es ‘qu’un chien’.

Parce que c’était lui, parce que c’était elle. Parce que tel était le monde à leur encontre.

*

Reflet de lecture, en fiction, du côté des contes et d’Angela Carter, là où se croisent fascination animale et affirmation féminine. J’avoue un faible particulier pour son récit « La Jeune épouse du tigre » (in La Compagnie des Loups), réécriture émancipée de la Belle et la Bête.

Je savais qu’il [la Bête] vivait selon une logique différente de celle qui avait été la mienne jusqu’à ce que mon père m’abandonnât aux bêtes fauves avec une insouciance bien humaine. Ce savoir me donnait encore une certaine crainte ; mais, j’ose le dire, guère profonde… j’étais une jeune fille, une vierge ; en tant que telle, les hommes me jugeaient privée de raison tout comme ils en jugeaient privés tous ceux qui n’étaient pas exactement leurs semblables dans toute leur déraison. Si je n’apercevais âme qui vive parmi toutes ces étendues désolées qui m’entouraient de toutes parts, nous six – montures et cavaliers – ne pouvions nous vanter à nous tous d’en posséder une seule, puisque toutes les meilleures religions du monde déclarent catégoriquement que ni les Bêtes ni les femmes n’étaient munies de cette chose impalpable et immatérielle lorsque le bon Dieu ouvrit les portes du jardin d’Eden pour en faire tomber Eve et ses compagnons familiers. On comprendra donc que […] je me laissai aller à méditer sur la nature de ma condition, moi qui avais été achetée et vendue, moi qui étais passée de main en main.

Echo, aux amples rebonds, la si belle parole de Pascal Quignard :

Il y a au fond du conte, continuant de rêver, en état de rébellion à l’état pur, en état de splendeur à l’état pur, un jadis animal aussi intraitable que l’animal incorrigible.

Je soupçonne qu’une vie ne me suffirait pas à explorer à travers les folklores du monde la vérité de cette parole…

*

Reflet, en thriller, dans un avenir bien trop proche, le roman jeunesse de Charlotte Bousquet, Le Dernier Ours. Sensibilité animale, conscience écologique, beauté familière des relations interspécistes à travers le couple que forment Anuri (ultime représentant des ours blancs nés en liberté, mascotte de zoo à travers lequel on sent se dessiner, en surimpression, la malheureuse et touchante silhouette de Knut, l’ours polaire de Berlin) et Karen, sa ‘dresseuse’ (officiellement), sa soeur (en vérité)… A ce couple qui a dépassé, plus encore qu’on ne pense, les barrières d’espèces, ne reste, face à l’arrogance manipulatrice d’une humanité qui ne sait se poser de limites en matière d’expérimentation, que la fuite vers les derniers horizons sauvages, dernier espoir pour le dernier ours, dans un avenir de bouleversements climatiques où le salut du monde s’accroche, ancre dans la tempête, à la résurgence de la sagesse folklorique inuit.
Il m’avait été donné de découvrir ce récit dans une forme antérieure, pré-publication. Les retrouvailles de papier avec Anuri, Karen, et d’autres encore, furent touchantes…

Karen fuit.
La jeune soigneuse n’a trouvé que cette solution pour sauver Anuri, le dernier ours blanc né libre, quand il a agressé un homme au NC Zoo et qu’elle a reçu l’ordre de l’abattre.
Karen fuit.
Elle a pris le volant d’un fourgon volé et installé l’ours à l’arrière. Afin de soustraire Anuri, son ami, son frère, aux expérimentations secrètes et à la tuerie programmée.
Karen fuit…

*

Réfraction, la beauté des relations interspécistes, sous l’objectif stylisant, sacralisant presque, de Gregory Colbert en son oeuvre Ashes and Snow, d’une pureté émotionnelle qui me rappelle quelque part le film Baraka

In exploring the shared language and poetic sensibilities of all animals, I am working towards rediscovering the common ground that once existed when people lived in harmony with animals. The images depict a world that is without beginning or end, here or there, past or present.

Le jadis animal des contes devient l’éternité harmonieuse d’une communauté d’égaux, où la poésie dépasse le langage humain…

Ashes and Snow – Gregory Colbert & earthlings

*

Dernière réfraction (…pour aujourd’hui, car cette voie de la beauté n’en a pas fini de se dérouler), tout simple, si beau, le duo que forment sur la terre japonaise une grand-mère et son compagnon félin, partageant yeux dans les yeux et patte contre main une vie de familiarité animale, jamais loin non plus de l’humilité végétale :

Enjoying life one day at a time : Misao to Fukumaru

Beauté, oui. Voir la beauté animale, c’est déjà sauver le monde, par l’enchantement.

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6 réflexions sur “Oeil pour oeil, la beauté dans le regard

  1. Lullaby dit :

    Un beau billet pour la beauté animale – une belle lecture en ce matin. Le livre Beauté animale me tente bien, dis donc, vu ce que tu en dis !
    Je note aussi Le dernier ours en wishlist, la plume de Charlotte Bousquet me plaisant beaucoup, sans parler du sujet.
    Je plussoie pour Angela Carter – c’est aussi l’une de mes histoires favorites du recueil, mais je confesse un grand intérêt pour les contes évoquant la relation homme/animal, par le biais de métamorphoses ou de liens forts (comme Tigre le dévoué, en Asie).
    Et Gregory Colbert : ah ! Quelle grâce ! Quelle beauté ! Quelle paix ! L’homme, l’animal, en harmonie. Je connais ces oeuvres depuis quelques temps déjà et toujours la vision de ces photographies me touche l’âme.
    Je regrette juste que les versions papier de ces photographies (ou même le DVD) soient aussi difficiles à trouver, ce qui les rend trop confidentielles (à mon sens) alors qu’elles sont tellement fortes, tellement belles.
    Merci pour ce bel article matinal (et animal)
    Bises animales

    • psycheinhell dit :

      Hey Lullaby :)

      J’avoue que cela ne me gêne pas tant que cela, pour les oeuvres de Gregory Colbert. Il partage le tout assez généreusement via internet, après tout…
      Peut-être est-ce l’habitude des beaux livres photo, au tirage souvent limité, et avec peu d’espoirs de réimpression à la clé. Peut-être est-ce l’habitude de laisser défiler sous le regard, comme sable entre les mains, sans perdre en sensualité ni appréciation de la beauté, tous les tirages d’artistes que je ne peux m’offrir à leur juste prix, et ma position, pour l’art comme pour la nature, que je n’ai pas besoin de posséder la beauté pour l’aimer… C’est vrai que ce serait chouette de pouvoir offrir ces images à un être cher, pour partager l’enchantement :-)

      Reste à faire tourner là où on le peut !

  2. Lullaby dit :

    Et tu as tout à fait raison ! :) Partager ces photos enchanteresses, qui respirent l’harmonie, en les faisant tourner là où l’on peut, c’est déjà quelque chose ! :)

  3. colimasson dit :

    Article très enrichissant… merci encore à l’exposition « Beauté animale » qui aura permis d’élargir mon champ de vision…
    Et bonne continuation !

    • psycheinhell dit :

      Oui, merci à cette expo d’avoir existé (j’avoue l’avoir manquée, suite à une erreur de dates, mais je suis bien contente d’avoir pu mettre la patte sur le catalogue !)
      Et merci du passage, bonne route (et bonnes lectures) de même :-)

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