Not in my name (la numérisation des oeuvres indisponibles)

Ok le monde a gagné, je sors d’ermitage et replonge dans les flux bruyants.

Le bruit qui m’accrocha ? La numérisation des oeuvres numériques indisponibles – c’est ainsi qu’on dit quand on est poli. Quand on veut être clair et franc, on parle plutôt de vol officiel, de spoliation d’auteurs.
Pas besoin, je pense, de vous faire une énième présentation du projet, d’autres l’ont fait, en mieux et en nombre, depuis que ce truc fit sa disgracieuse apparition à l’horizon du monde de l’édition.
Voir, par exemple, pour le cadre de base, l’annonce sur Actualitté de cet accord – excepté qu’accord, il n’y a pas, vu les manifestations d’opposition massive de la part des auteurs, et qu’accord pour la numérisation il ne sera pas demandé : les oeuvres seront numérisées sauf si l’auteur / ses ayant-droits / l’éditeur fait la démarche active de s’y opposer. Mieux encore, l’auteur ne sera pas même averti, c’est à lui, encore une fois, de se bouger pour vérifier si ses textes figurent ou non dans le registre des parutions qui seront numérisées cette année-là. Pretty fucked up, uh ? Adieu droits garantis par contrat, adieu liberté du parcours créatif, tous à la moulinette de la numérisation de masse – la « nouvelle usine à gaz », selon la très juste formule de Lucie Chenu dans son récent article « Planquez-vous, voilà la nouvelle usine à gaz ».
Si vous avez eu le bon réflexe de cliquer, vous l’avez vu : le « registre des livres indisponibles », cru 2013, est arrivé, et il s’avère carrément indigeste. Ce n’est pas une liste mais une base de données, avec ses failles, ses incohérences, ses données manquantes – ce qui peut avoir des conséquences graves, en l’occurrence. Et même lorsque la base fonctionne et qu’un auteur repère un titre qu’il souhaite sauver de ladite usine à gaz et à formatage, le processus pour le faire retirer de la liste a l’air bien pain-in-the-ass. Bref en plus de l’usine, c’est le bordel.
Encore une fois, je vous renvoie pour les problèmes posés et exposés, à l’article de Lucie Chenu :

(…) tout cela fourmille d’erreurs et d’imprécisions. Par exemple, certains ouvrages collectifs ne sont donnés en résultat que si l’on tape le titre, et pas si l’on tape le nom de leurs auteurs. Des noms d’auteurs sont rentrés avec des fautes d’orthographe (et si j’ai pu m’en apercevoir par hasard, m’est avis qu’il y en a une foultitude d’autres que je n’ai pas repérés). On trouve aussi des ouvrages réédités, en papier ou en e-book, et qui sont loin d’être indisponibles. (…)
Enfin, les erreurs, les nombreux bugs du site, les fautes d’orthographe, etc. posent un réel problème d’ordre juridique. Que se passera-t-il si un auteur vérifie la liste et ne trouve pas ses œuvres, parce que son nom est mal orthographié ou bien parce qu’il n’est carrément pas listé en tant qu’auteur alors que les ouvrages collectifs auxquels il a participé le sont, eux, bel et bien, ou tout simplement parce que le site déconne et dit qu’il n’y a pas de résultat, que se passe-t-il donc, si cet auteur laisse passer la date et voit ensuite apparaître un livre piraténumérique ?

… et à celui de François Bon, « Auteurs, contre l’Etat voleur, réclamez vos droits ! »

Évidemment, on nous en prévient, nous avons le droit de demander – c’est ça l’opt-out – le retrait de l’ouvrage. Le vol d’abord, et à vous de vous débrouiller pour réparer le casse.

On clique sur le formulaire et on remplit les case : 
- civilité, demandent-ils, 1er critère obligatoire – et toi, BNF, t’en as eu de la civilité pour entrer chez moi et venir fouiller mes armoires ?
- engagement sur l’honneur à fournir que je suis bien l’auteur de mes propres textes – en dehors de l’absurdité, puisque c’est eux-mêmes qui me déclarent l’auteur de ce texte, sinon je ne l’aurais pas trouvé – toi, BNF, t’en as eu, de l’honneur, à venir visiter mes chiottes voir s’il n’y avait pas encore un petit épuisé à mettre dans tes poches ?
- envoyer une copie de ma carte d’identité, comme chez les flics – et toi, BNF, je peux avoir l’identité des sbires que tu as employés à ton ramassage ?

Je vais le faire cependant. Parce que je ne veux pas que s’accomplisse sur mon dos un acte de vulgaire arracheur de sac. J’accepterai l’humiliation de rédiger une déclaration sur l’honneur comme quoi j’ai l’honneur d’être moi quand j’écris mes livres, que j’ai une carte d’identité et que je paye mes impôts.

Et vue de l’étranger, elle a bel air, tiens, l’édition française, qui oblige les traducteurs et anglophones/philes à lancer des messages d’alerte sur facebook pour avertir le monde du pillage généralisé :

France: stealing books isn’t piracy when the government does it

Bon. Je n’ai rien d’original à ajouter à ce qui a été dit à propos de ce foutage de gueule en mode industrie intensive. Mais je voulais faire entendre ma voix de lectrice, puisque le discours officiel et pro-numérisation des indisponibles, plutôt que d’admettre que l’Etat engraisse les organismes intermédiaires tout en faisant de la prime à l’incompétence pour les éditeurs qui toucheront de l’argent sur des oeuvres pour lesquelles ils ont cessé de se bouger les fesses, joue volontiers sur le registre du droit des lecteurs : droit de ‘reLIRE’ un texte, droit d’accès à l’intégralité de la production littéraire, blablabla.

Or donc, je le dis tout net : NON. PAS EN MON NOM.
Je n’ai pas d’intérêts en jeu, je ne suis pas auteur (le fait d’avoir quelques préfaces, trads, et autres textounets disséminés çà et là ne m’inscrit pas dans une démarche d’auteur, j’ai déjà expliqué par là de quelle logique interne tout cela relevait).
Et donc, en tant que lectrice, j’estime que la spoliation des auteurs, c’est un prix bien trop cher  à payer pour l’accès à une oeuvre. Je refuse d’y participer – même pour des ouvrages que je pourrais rechercher. Je ne veux pas participer à un processus qui mord, crame, coupe la main qui me nourrit le coeur, froisse et arrache les plumes qui me donnent des ailes à l’âme. C’est un crève-coeur et une rage.

En tant qu’amoureuse d’éditions belles et logiques dans leur cohérence entre forme et contenu, je pleure à l’idée de la laide foirade que promettent d’être ces trucs numérisés. J’aime autant patienter des années pour que survienne le moment de synchronicité qui permettra ze réédition. Un exemple ?
Yves et Ada Rémy, Les Soldats de la Mer. L’une des plumes fantastiques les plus enthousiasmantes que j’aie pu lire récemment, avec un univers onirique subtil, un régal. Première édition en 1968, puis des rééditions diverses en 1980 (j’étais pas néé), 1987 (je savais pas lire), et 1998 (j’étais occupée à dévorer tout le fonds de litt. classique). Ouvrage indisponible depuis, je ne l’ai découvert que gràce à mon libraire qui me le colla quasi d’office entre les pattes. Et voilà, en 2013, grâce à l’association Dystopia, tadam : belle couv’, bon travail de relecture, édition numérique et papier (avec préface d’Anne-Sylvie Homassel pour la réédition papier), et projet plus vaste de publication de l’oeuvre de ce duo de charme. Que seraient devenus ces Soldats, s’ils s’étaient dans l’intervalle trouvés incorporés dans une vague de numérisations massives ? Des oeuvres que j’aime profondément s’avèrent actuellement indisponibles, et je ne tiens pas à ce que ReLIRE détruise toutes leurs chances de vraie réédition, le moment venu.
Et je parle en collectionneuse / complétiste acharnée. Je peux passer des heures, des mois, à chercher les éléments manquants et épuisés de la bibliographie d’un auteur que j’apprécie. Aucun fichier numérisé à la va-vite, probablement bourré d’erreurs (à en juger par la non-qualité du travail effectué au niveau de la base de données de ReLIRE), ne vaudra l’émotion qu’on éprouve à déballer de ses mimines tremblantes un exemplaire tout marqué par ses vies précédentes. Pas d’égale à cette émotion, si ce n’est la réédition parfaite, telle que rêvée par l’auteur…
(Par pitié, qu’on ne vienne pas me faire le coup de l’élitisme. Je suis smicarde, je sais ce que c’est que d’avoir faim, vraiment faim, ou de se creuser un ulcère faute de savoir comment payer le métro pour aller bosser… Ça ne m’empêche pas d’avoir de l’éthique et un sens esthétique. Ça ne fait pas de moi non plus une adversaire de la culture pour tous, ou de la culture gratuite : je brasse avec enthousiasme, tant que l’initiative vient de l’artiste et se place en harmonie et cohérence avec sa démarche.)

En tant qu’être humain, enfin, une personne savourant la liberté des routes, les siennes et celles d’autrui, je vomis la perspective d’une telle intrusion sur le parcours créatif d’autrui. Je ne peux imaginer la fureur et le dégoût qui seraient miens si quelqu’un venait ainsi se servir parmi les créations que j’ai données au monde, pour les formater sans délicatesse ni respect de leur forme, de leur passé, de leur mode d’exister. Il est à craindre que dans une telle situation, me connaissant, j’irais couper net les liens qui me connecteraient à ce monde si activement adepte de la laideur, pour ne communiquer qu’avec mes silences intérieurs, mon cercle de confiance, et le ciel.
Faut-il donc rappeler qu’il y a parfois de bonnes raisons pour qu’une oeuvre ne soit plus disponible à la vente, en dehors de la disparition ou de l’incompétence d’un éditeur ? Oubliera-t-on tout simplement la volonté de l’auteur, ses évolutions, tout ce qui peut l’amener à ne pas désirer, parfois, la réédition d’un texte ? Fera-t-on cela, cracher à la gueule du créateur que l’on vole, lui dire que sa liberté et son regard sur ses propres bébés ne comptent pour rien ?

Not in my name.

... impression – empreinte – palimpsestes terrestres...

If we’re together

To Plant a Garden

Les compagnons de route de Psychopompe (et de son sibling Psycheinhell) l’auront peut-être remarqué, j’ai un faible pour les projets portés via la belle méthode du crowdfunding. En ces eaux, je m’étais déjà fait l’écho de la belle oeuvre de Chris Jordan filmant la beauté des albatros et le désastre du plastique, ou de l’action lancée les tribus lakotas pour racheter une partie des Black Hills. De l’autre côté du miroir, on a parlé du quatrième volume des Clockwork Phoenix, une antho financée via Kickstarter (et zeus sait que je suis fort frétillante à la perspective de la parution prochaine du bouquin !). Et tout récemment, la fatigue, le boulot et autres alés m’ont fait louper le coche pour évoquer Liberator, un comics dont les héros oeuvrent pour la libération animale, miam…
J’aime ça, le lien direct des créateurs aux publics, la liberté de créer, l’effervescence et le vertige que l’on peut ressentir à sentir un projet se matérialiser en live, et la fierté de savoir que l’on est une humble part de tout cela. Face aux rouages socio-économiques parfois bien broyants, qui voudraient nous encastrer dans de tristes petits moules de consommateurs dociles, ça a un joli aspect… tribal, vous voyez ? C’est faire acte collectif d’espoir, dire que l’on croit en la beauté variée des lendemains, et que l’on est prêt à se bouger pour qu’ils adviennent. Point n’est besoin d’être riche et de « dépenser » beaucoup, l’essentiel est que la tribu réponde présente, en nombre suffisant. Lire la suite

Porter la beauté sur sa route

Précieuses entre toutes à mes yeux sont la beauté, et les histoires. Pour sauver le monde, sauver les gens. Faire passer la grâce, préserver le lien, les fils qui tiennent ensemble le tissu de nos êtres comme de nos écosystèmes.

Marcher dans la beauté reste mon ambition suprême dans la vie. Une harmonie.
Et tandis que je marche, et tant que je marcherai, passeuse de cela même que je savoure, les histoires m’habitent et se diffusent, aussi, par le regard – foyer, flamme de bougie, feu de phare dans les nuits.

J’aime porter par signes discrets, mais rayonnants pour moi, les symboles de ce qui en retour me porte. Tee-shirts de lune ou de liberté, chants d’oiseaux accrochés à l’oreille, mots précieux montés en bijoux… Talismans quand dans les mouvances il me semble que je ne sais plus, ancres du soi dans les flux uniformisants, un sourire intérieur ou un hommage.
Eclats de beauté, fragments d’histoires.


La nuit dernière, en pleine période marquée par une alternance d’insomnies et de sommeils abrutis, je rêvai. Des premières étapes du rêve, je ne sais plus grand chose, juste un souvenir d’aventures tumultueuses et pas forcément agréables, un grenier, un train, un ennemi, une fuite. Je ne sais plus. Ce dont je me rappelle, c’est d’avoir aperçu, de la fenêtre d’une baraque labyrinthique, une jetée dans la tempête, un phare au bout. C’était une fin de journée, et il devait percer quelques rayons de soleil, car la scène, avec tous ses gris de nuages, était baignée d’une lumière sépia absolument fantastique. Hypnotisée, je proposai à ma famille d’aller se promener jusqu’au phare. Et je me retrouvai alors, non loin de la jetée, dans le cercle intime d’une paisible crique. Là, dans les eaux basses, un dauphin, stylisé comme une de ces représentations antiques qui me fascinaient tant, jeune latinisante, sur les mosaïques gréco-romaines. En lieu de mosaïque, des fines lignes minérales incrustées dans la peau, comme la femme de pierre de Byatt (… les histoires, vous savez ?). Il s’est laissé approcher, il n’était pas prisonnier, juste présent. Je me suis réveillée au moment où, émerveillée comme dans un rêve devenu réalité, j’effleurai de ma peau sa paume. Toute la journée, de fait, ce rêve m’est resté réalité intérieure.

Parmi les pierres, il en portait une que je connais, pour la porter aussi :

Lire la suite

Bagage pour la route, offrande à l’hôte

Lecture à l’aube du poète afghan Sayd Bahodine Majrouh, ses Chants de l’errance. Un jeune homme déraciné s’interroge sur le sens de l’exil, et porte son questionnement aux pieds de différents groupes, hommes, femmes, autochtones, dirigeants, philanthropes, les pierres même. Les enfants lui répondent en petits princes…

« On a marché, marché. Peu à peu on a su que la lune et les étoiles et la voie lactée nous suivaient. Elles venaient chaque nuit scintiller juste au-dessus de nos têtes, et ça nous rassurait. Parce qu’après la première nuit, on avait eu très peur de les perdre. On craignait qu’elles n’aillent rester en arrière, accrochées dans le ciel de notre pays. (…)
— Même que certains se décourageaient ! Quand on descendait dans le fond des gorges et des crevasses, quelques étoiles se glissaient derrière la montagne, et ceux-là se lamentaient et gémissaient que les astres et la voie lactée se fatiguaient de nous suivre et rebroussaient chemin comme ces étoiles-là, disparues de l’autre côté du monde. Lorsqu’on remontait le versant d’en face, on les voyait réapparaître à mesure que l’on regagnait les hauteurs, et on souriait de la panique des inquiets… »

(…) Il était impossible d’exiler ces enfants. Habitants de l’univers, leur patrie était infinie. Tard dans la nuit, sous le vaste ciel où scintillaient « leur » lune et « leurs » étoiles, après des myriades de rires, de fraîcheur et de récits fantastiques de leur cru, je regagnai ma patrie : la liberté.

Sayd Bahodine Majrouh, Chants de l’errance
(éd. Orphée / La Différence)


CRA de Rennes, 2008 – pic (c)François Lepage

Lire la suite

Love & Revolution

For Freedom, Beauty, Truth, and Love.

Je vous parle depuis une petite boite en vrac.
Ma chambre, vrac complet. Des piles de vêtements trempés, de books en équilibre précaire au bord du crash, de cartons couverts de slogans, fruit d’essais ratés.
Ma chambre, jamais devenue si proche du pur point de chute. Choir dans le lit, sous la douche, pour chasser le froid. Le reste du temps, rire, humour un rien halluciné, que l’hiver a lancé son occupation OccupyBones.

Je vois de l’occupation partout. Occupy Hope, Occupy Books, Occupy the Minds, the World. Occupy Money, so money won’t occupy you. Occupy the ads, the walls. Occupy Art, Occupy Hearts.
Occupy yourself. C’est la base. Be the change. Be the light you want to see in the world. Be the lighthouse, standing tall in the wind, shining hope, shining change. Occupy the sky, to keep the big companies from colonializing it.
Occupy public space, occupy the parks, the plazas. Occupy interstices, and occupy open air. Occupy the voids, the gaps.
And learn to share, to live and breathe and dream and act there together.

Lire la suite

L’insupportable quotidien (cliché, 1952-2010)

Une ancienne entrée de blog, initialement postée sur myspace, remontée dans les souvenirs et que je fais remonter par ici. Je n’en suis pas fière. La scène n’est pas belle, pas propre, pas nette. Pas de happy ending, et pas de fin, puisque tout cela s’amplifie.
C’était en 2010. Nous sommes en octobre 2011, et un brave maire UMP poursuit gaiement sa guerre aux pauvres, mettant à l’amende les glaneurs de poubelles. Elle est où, la saleté ?
Nous sommes en octobre 2011, et quatre militaires déployés en rose des vents, mais sans fleur au fusil, guettent à l’entrée du métro. Il y a un nombre incroyable ces jours-ci de cars de crs alignés le long des grands axes. Des caméras partout, et, comme me l’avouera une employée de la ratp, prêtes à s’assurer que les agents font leur travail, virent les mendiants, ces indésirables. « Ca ne m’amuse pas, mais je n’ai pas le choix, on est surveillés. » Lire la suite