Porter la beauté sur sa route

Précieuses entre toutes à mes yeux sont la beauté, et les histoires. Pour sauver le monde, sauver les gens. Faire passer la grâce, préserver le lien, les fils qui tiennent ensemble le tissu de nos êtres comme de nos écosystèmes.

Marcher dans la beauté reste mon ambition suprême dans la vie. Une harmonie.
Et tandis que je marche, et tant que je marcherai, passeuse de cela même que je savoure, les histoires m’habitent et se diffusent, aussi, par le regard – foyer, flamme de bougie, feu de phare dans les nuits.

J’aime porter par signes discrets, mais rayonnants pour moi, les symboles de ce qui en retour me porte. Tee-shirts de lune ou de liberté, chants d’oiseaux accrochés à l’oreille, mots précieux montés en bijoux… Talismans quand dans les mouvances il me semble que je ne sais plus, ancres du soi dans les flux uniformisants, un sourire intérieur ou un hommage.
Eclats de beauté, fragments d’histoires.


La nuit dernière, en pleine période marquée par une alternance d’insomnies et de sommeils abrutis, je rêvai. Des premières étapes du rêve, je ne sais plus grand chose, juste un souvenir d’aventures tumultueuses et pas forcément agréables, un grenier, un train, un ennemi, une fuite. Je ne sais plus. Ce dont je me rappelle, c’est d’avoir aperçu, de la fenêtre d’une baraque labyrinthique, une jetée dans la tempête, un phare au bout. C’était une fin de journée, et il devait percer quelques rayons de soleil, car la scène, avec tous ses gris de nuages, était baignée d’une lumière sépia absolument fantastique. Hypnotisée, je proposai à ma famille d’aller se promener jusqu’au phare. Et je me retrouvai alors, non loin de la jetée, dans le cercle intime d’une paisible crique. Là, dans les eaux basses, un dauphin, stylisé comme une de ces représentations antiques qui me fascinaient tant, jeune latinisante, sur les mosaïques gréco-romaines. En lieu de mosaïque, des fines lignes minérales incrustées dans la peau, comme la femme de pierre de Byatt (… les histoires, vous savez ?). Il s’est laissé approcher, il n’était pas prisonnier, juste présent. Je me suis réveillée au moment où, émerveillée comme dans un rêve devenu réalité, j’effleurai de ma peau sa paume. Toute la journée, de fait, ce rêve m’est resté réalité intérieure.

Parmi les pierres, il en portait une que je connais, pour la porter aussi :

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Oeil pour oeil, la beauté dans le regard

Depuis un mois que je le lis à petites gorgées, laissant au regard le temps de se poser tandis que les historiens de l’art déroulent la chronologie de la présence animale dans nos oeuvres européennes, le catalogue de l’exposition Beauté animale est devenu comme un fil rouge dans mes explorations. Un mois avec pour miroir la belle Lyonne de Géricault.

Un mois à passer de cabinets de curiosité en planches naturalistes, de peintures en sculptures, de zoos en scènes d’intérieur, avec pour guide ces principes :

L’animal devient un sujet, noble et digne. Il a droit au portrait individualisé et à l’expression des sentiments. Il prend la pose et devient immortel. (…) A travers cent vingt chefs-d’oeuvre de l’art occidental, l’exposition nous renvoie à l’essence même de la beauté animale, mais aussi à son ambiguïté et à sa relativité. Elle pose la question de la laideur, du rejet et de la phobie. Elle nous invite à nous interroger sur les fantasmes et les peurs, mais aussi sur l’humour et l’ironie que nous avons à l’égard de ces êtres prétendus inférieurs.

[Avant-propos de Jean-Paul Cluzel]

Et c’est dans le respect de cet esprit que réside la force de l’ouvrage. Dans le respect, tout simplement. Dans la vérité animale, soeur de la beauté, dans la reconnaissance de l’animal comme sujet, non simple objet d’une oeuvre d’art ou de reproduction, et de ce que l’on peut voir en lui lorsqu’on accepte de le regarder dans les yeux, sans oeillères ni préjugés. Lire la suite

I can’t get no satisfaction (but sometimes, I find grace)

Méditation et poésie sont les mamelles de cet esprit affamé. J’erre en étrange état, rageant que le monde tel qu’il est n’est qu’asséchement de ces deux sources. Tremblant à l’idée qu’elles puissent tarir. Que je ne voie plus – la beauté récurrente de l’aube, la beauté terrassante du ciel en ses métamorphoses, le salut de la plume, le nuancier qu’effeuillent les arbres, la grâce du félin, l’éclair coloré du geai filant d’une planque à l’autre, la magie des flaques, le vent en sa furor, la joie vitale de la pluie. Le clin d’oeil au sauvage du rongeur se faufilant sous les chaussures de travailleurs qui l’ignorent, l’appel au voyage des rails, les messages sur les murs, la lueur incroyable dans l’oeil de l’Autre.

Racisme. Préjugés. Regards fermés. Mépris, conneries. Mécanismes. I can’t get no satisfaction.
But sometimes I find grace, and it’s so much better.

Je ne veux pas tomber dans le côté obscur de la colère, dans cet espace anxieux où l’on n’est que soi contre tout le reste. Je veux me fondre dans les courants d’un monde plus vaste que la société, et trouver ma place en cette mouvance. Lutter n’est pas stérile, jamais – mais stérilisant ? Pose ton roc, Sisyphe. Pose-toi là, regarde donc le ciel, touche l’herbe un instant. La montagne que tu grimpes ne va pas s’en fissurer dans l’intervalle. Ecoute les voix de l’eau et du vent, le chant des éléments – la pierre n’en roulera que mieux, si tu y appliques la puissance irrésistible d’un tien rythme et le magnétisme d’une mélodie.

Instant de grâce –
le thé vert déroulant ses feuilles en une sensible invocation du Vietnam,
dans la transparence du verre.

Instant de grâce –
l’harmonie dans l’attention à l’artisanat, beauté et humilité.

Stéphane Barbery – L’accueil de l’eau potable

Je me prends à imaginer une civilisation, à l’échelle de la planète, où toute sa vie, chacun, en esthète du quotidien, cherchera le récipient en parfaite harmonie avec ce qu’il est pour boire son eau du robinet. Où chaque verre/tasse, que l’on offre, que l’on reçoit en héritage, qui fait sourire comme on sourit à son passé, portera la trace douce, honorante, des âmes qui y ont bu – à la manière d’un chawan de thé japonais. Une civilisation faisant une place importante à un nouveau métier : artiste pour l’eau des âmes. Et ces créateurs exploreront les matières, les couleurs, les textures pour rendre compte de l’ensemble du gradient des personnalités.

Instant de grâce –
une invitation au voyage, au rêve, à Venise, dans l’univers métallique de la gare de l’Est.

Saison de grâce –
l’automne.

Eugene Alain Seguy, Automne

Instant de grâce –
la trace retrouvée de Shamavu.

Instant de grâce –
une sieste en tandem, et un trio harmonique en temps suspendu.

Instant de grâce –
un chorus de voix vous bouleverse, vous renverse, vous trouve et retrouve, ad libitum.

Hold me to my word
when I tell you I will leave toda
y,
catch a bus ticket west
just to stand in the center of your highway
stopping traffic ’til every feather’s answered.

I’ve seen too many prayers
caught in the grills of eighteen-wheelers.
And folks like us, we’ve got
shoulder blades that rust in the rain,
but they’re still G sharp
whenever our spinal chords are tuned
to the key of redemption.

//

There was gunpowder in the tea that morning
we wanted to feel flame in our throats
and hear it in voices

Soirée de grâce –
sentir la vibration physique du rêve – se sentir traversée par deux voix qui m’ont tant puissamment, et de si longtemps portée.

Instant de grâce –
Terri Windling méditant la voix méditative de Terry Tempest Williams.

I write because I believe in words. I write because I do not believe in words. I write because it is a dance with paradox. I write because you can play on the page like a child left alone in sand. I write because it belongs to the force of the moon: high tide, low tide. I write because it is the way I take long walks. I write as a bow to wilderness. I write because I believe it can create a path in darkness….

« A Letter to Deb Clove », cité dans l’article « Touching the Source »

Sometimes grace finds me, and those times are oh so worth living for.

Esprits de jardin

Le jardin où j’ai grandi vibre du bruissement de petites vies. Certaines connues depuis l’enfance, d’autres ont planté pattes ou racines dans ce terreau en mon absence.

Il y a ici des escargots en quête du ciel, et d’ailes de libellule…


On dirait que c’est son conte de fées… On dirait qu’il était une fois, il y avait un escargot, et des ailes de lumière, et un château vers où voler, et une fée pour veiller sur l’aventure…
Et un carillon pour recueillir comme gouttes de pluie les pleurs de l’escargot en sa métamorphose.

Dans le jardin de mes rêveries, il y a des dragons timides endormis sous la hardie lavande… Lire la suite

Fuel for the Walk

« The lessons we learn from the wild become the etiquette of freedom. We can enjoy our humanity with its flashy brains and sexual buzz, its social cravings and stubborn tantrums, and take ourselves as no more and no less than another being in the Big Watershed. We can accept each other all as barefoot equals sleeping on the same ground. We can give up hoping to be eternal and quit fighting dirt. We can chase off mosquitoes and fence out varmints without hating them. No expectations, alert and sufficient, grateful and careful, generous and direct. A calm and clarity attend us in the moment we are wiping the grease off our hands between tasks and glancing up at the passing clouds. Another joy is finally sitting down to have coffee with a friend. The wild requires that we learn the terrain, nod to all the plants and animals and birds, ford the streams and cross the ridges, and tell a good story when we get back home.« 
Gary Snyder, « The Etiquette of Freedom »


« Recollecting that we once lived in places is part of our contemporary self-discovery. It grounds what it means to be « human » (etymologically something like « earthling »). I have a friend who feels sometimes that the world is hostile to human life – he says it chills us and kills us. But how could we
be were it not for this planet that provided our very shape? Two conditions – gravity and livable temperature range between freezing and boiling – have given us fluids and flesh. The trees we climb and the ground we walk on have given us five fingers and toes. The « place » (from the root plat, broad, spreading, flat) gave us far-seeing eyes, the streams and breezes gave us versatile tongues and whorly ears. The land gave us a stride, and the lake a dive. The amazement gave us our kind of mind. We should be thankful for that, and take nature’s stricter lessons with some grace. »
Gary Snyder, « The place, the region, and the commons »

Passé trois jours sur la route avec Gary Snyder… La marche est mon moulin à prières, et voici un extrait des méditations du moment.
Les citations sont tirées du recueil d’essais La pratique sauvage. La seule édition française (à ma connaissance) semble épuisée, mais je ne saurais trop recommander aux intéressés d’aller tâter de la (bonne) compagnie des Aristocrates sauvages aux (bonnes itou) éditions Wildproject, passionnante et inspirante conversation entre Gary Snyder et Jim Harrison…

« … the first and last practice of the wild : Grace. »
(Gary Snyder, « Survival and Sacrament »)

Yes.

De Pages et d’Espaces

La grande ville est trop étroite. La vue y est trop basse. De la rue, pas d’horizon. Regard plombé vers le béton, où les ailes de pigeon à la chair amalgamée déploient encore leur squelette, tristes restes d’une si belle architecture promise au vent et au ciel, qui n’a plus pour s’animer que le souffle du passage des roues assassines.
Croassement de corbeau. Rappel sauvage en la cité. Regard tiré vers le ciel. Un sourire s’envole.
Et un livre déploie ses pages, vastes, si vastes, espaces de wilderness.

Poussée première : le ciel, en ce point où il rencontre les porteurs de la terre.
Poussée première : la cime, de celles qui n’oublient les racines.
« Nous étreignons la terre, mais nous la parcourons rarement ! M’est avis que nous pourrions nous élever un peu plus. Nous pourrions au moins grimper à un arbre. », disait Thoreau. Go. Lire la suite

Flying is beautiful

Petit post spéciale dédicace à la Clef d’une amie, qui nous parlait, dernièrement, des mots de la beauté (je ne vous dis pas le sien – allez voir.)

Don pour don, oiseau de montagne pour oiseau de crépuscule, voici le mien, fraîchement découvert du jour. Il nous vient de l’anglais. Il n’en existe pas, à ma connaissance, d’équivalent en français. Et les sonorités en sont parfaites, l’expression résonne comme un poème à elle seule.
Ecoutez le son que fait…

A Murmuration of Starlings.

Les ‘starlings’ : des oiseaux, de la famille des passereaux. Des ailes dans le ciel, un point noir près des étoiles.
A murmuration : c’est une image et un murmure, c’est un ballet de la nature. C’est, techniquement, une volée de passereaux, quand ils se rassemblent en nuages, et c’est, sans doute aussi, le froissement de ces milliers d’ailes sur le tissu céleste. C’est une des magies de l’hiver, puisque le phénomène débute à la saison froide, au soir, alors que les oiseaux se rassemblent dans la recherche d’une place où nicher pour la nuit.

L’expression n’appartient qu’à ces passereaux. Mais la terre entière en reçoit en partage la beauté soufflante, bruissante.