Bagage pour la route, offrande à l’hôte

Lecture à l’aube du poète afghan Sayd Bahodine Majrouh, ses Chants de l’errance. Un jeune homme déraciné s’interroge sur le sens de l’exil, et porte son questionnement aux pieds de différents groupes, hommes, femmes, autochtones, dirigeants, philanthropes, les pierres même. Les enfants lui répondent en petits princes…

« On a marché, marché. Peu à peu on a su que la lune et les étoiles et la voie lactée nous suivaient. Elles venaient chaque nuit scintiller juste au-dessus de nos têtes, et ça nous rassurait. Parce qu’après la première nuit, on avait eu très peur de les perdre. On craignait qu’elles n’aillent rester en arrière, accrochées dans le ciel de notre pays. (…)
— Même que certains se décourageaient ! Quand on descendait dans le fond des gorges et des crevasses, quelques étoiles se glissaient derrière la montagne, et ceux-là se lamentaient et gémissaient que les astres et la voie lactée se fatiguaient de nous suivre et rebroussaient chemin comme ces étoiles-là, disparues de l’autre côté du monde. Lorsqu’on remontait le versant d’en face, on les voyait réapparaître à mesure que l’on regagnait les hauteurs, et on souriait de la panique des inquiets… »

(…) Il était impossible d’exiler ces enfants. Habitants de l’univers, leur patrie était infinie. Tard dans la nuit, sous le vaste ciel où scintillaient « leur » lune et « leurs » étoiles, après des myriades de rires, de fraîcheur et de récits fantastiques de leur cru, je regagnai ma patrie : la liberté.

Sayd Bahodine Majrouh, Chants de l’errance
(éd. Orphée / La Différence)


CRA de Rennes, 2008 – pic (c)François Lepage

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L’insupportable quotidien (cliché, 1952-2010)

Une ancienne entrée de blog, initialement postée sur myspace, remontée dans les souvenirs et que je fais remonter par ici. Je n’en suis pas fière. La scène n’est pas belle, pas propre, pas nette. Pas de happy ending, et pas de fin, puisque tout cela s’amplifie.
C’était en 2010. Nous sommes en octobre 2011, et un brave maire UMP poursuit gaiement sa guerre aux pauvres, mettant à l’amende les glaneurs de poubelles. Elle est où, la saleté ?
Nous sommes en octobre 2011, et quatre militaires déployés en rose des vents, mais sans fleur au fusil, guettent à l’entrée du métro. Il y a un nombre incroyable ces jours-ci de cars de crs alignés le long des grands axes. Des caméras partout, et, comme me l’avouera une employée de la ratp, prêtes à s’assurer que les agents font leur travail, virent les mendiants, ces indésirables. « Ca ne m’amuse pas, mais je n’ai pas le choix, on est surveillés. » Lire la suite

Prendre la terre, empoisonner le nom

« Dire le nom c’est commencer l’histoire. »
Samuel Makidemewabe

Quand ils étaient seuls sur la terre, ils se nommaient eux-mêmes.

(Cheyennes) Les Hommes
(Pawnees) Les Plus Hommes des Hommes
(Lenapes) Les Hommes Vrais
(Apaches) Le Peuple
(Hopis) Le Peuple Pacifique
(Arapahos) Notre Peuple
(Mandans) Le Peuple sur la Rive
(Winnebagos) Le Peuple de l’Eau Boueuse
(Cherokees) Le Peuple des Cavernes
(Sauks) Le Peuple de la Terre Jaune
(Foxes Le Peuple de la Terre Rouge
(Tetons) Ceux-qui-habitent-la-Prairie
(Hunkpapas) Ceux-qui-campent-à-l’entrée
(Kiowas) Ceux-qui-sortent
(Iowas) Ceux-qui-dorment
(Omahas) Ceux-qui-vont-contre-le-vent

Quand ils ne furent plus seuls, les Blancs, les marchands, les trappeurs, les voyageurs, les jésuites les nommèrent.
Parfois ils les nommèrent d’un trait jugé distinctif. (…)
Parfois ils les nommèrent en déformant le nom que leur donnaient leurs ennemis. (…)

Qu’ont pensé les élégants guerriers Crows (corbeaux) de leur surnom : « Les Beaux Brummels de la Prairie » ?

C’était un autre temps, croirait-on. La conquête de l’Ouest, conquête du sauvage, des sauvages. C’est une histoire pour vieux westerns, dira-t-on.
La vérité est que cela n’en finit pas, que la voie des sentiers de larmes est toujours grande ouverte, béante comme une blessure non refermée. Que les voix ne se taisent pas.
Flash actu :
Nous sommes en 2011. En démocratie américaine.
En cette année, en cette démocratie, l’on vient de célébrer la mort d’un ennemi.
Le nom de cet ennemi ? Geronimo. Je ne plaisante pas. « Pour le gouvernement des Etats-Unis, « Geronimo EKIA » (Enemy Killed In Action) est le code employé pour la mort d’Osama Ben Laden », explique-t-on sur Global Voices (Native Americans Take Offense at Osama Nickname). Ca fait mal, évidemment.
The reality is, is that the military is full of native nomenclature. That’s what we would call it. You’ve got Black Hawk helicopters, Apache Longbow helicopters. You’ve got Tomahawk missiles. The term used when you leave a military base in a foreign country is to go « off the reservation, into Indian Country. » So what is that messaging that is passed on? You know, it is basically the continuation of the wars against indigenous people.

Donald Rumsfeld, when he went to Fort Carson, named after the infamous Kit Carson, who was responsible for the deaths of thousands of Navajo people and their forced relocation, urged people, you know, in speaking to the troops, that in the global war on terror, U.S. forces from this base have lived up to the legend of Kit Carson, fighting terrorists in the mountains of Afghanistan to help secure victory. « And every one of you is like Kit Carson. »

Winonna Laduke, activiste amérindienne & écologiste, via notamment Honor the Earth – et auteure, son bouquin Recovering the Sacred : The Power of Naming and Claming me fait grave de l’oeil !
L’interview complète – passionnante – est à lire sur Democracy Now!

Douloureux échos à une douloureuse lecture, un ouvrage reçu en terres de résistance ariégeoises, les Mémoires de Géronimo. En plus de l’histoire même, la lecture du paratexte avait été particulièrement éclairante – de la façon dont un coup de foudre éclaire quand il s’abat sur vous. Ce qui s’esquisse, dans les ombres et les blancs du texte, dans les ronds-de-jambe et les lâchetés rhétoriques, c’est l’histoire d’une parole prisonnière. SM Barrett, le transcripteur, a dû arracher au vieil Indien réticent la promesse de ce récit, contre rémunération. Aux quelques détails évoqués en préface, le peu d’intérêt de Géronimo pour l’écriture du livre, sa volonté de dire l’histoire selon ses propres détours & son refus de se détourner de la route narrative tracée pour de bêtes détails de correction, on imagine volontiers – mais je m’égare peut-être dans cette interprétation perso – le clash culturel, culte du livre vs souveraineté du conteur. « Là où le menaient ses caprices [sic], il nous disait ce qu’il voulait dire, sans ajouter un mot de plus. »
Mais ce n’est pas le plus moche, non. Il lui faudra mendier ensuite l’autorisation, des officiers, des autorités, du gouvernement. Soumettre le manuscrit à la censure. Se protéger en déclinant toute responsabilité chaque fois que Géronimo critique ouvertement tel ou tel acteur de la guerre ou des traités. Louer l’indulgence du ministère de la Guerre, qui permit finalement la publication du texte. Ramper. « Le fait même que Géronimo ait raconté l’histoire de sa vie à sa manière est sans doute la seule excuse que nous ayons à offrir pour les nombreux côtés non conventionnels de cet ouvrage. » Mais oui, réclamons l’indulgence pour le sauvage, le non conventionnel, le non civilisé. Il a sans doute fallu une certaine dose de courage et d’obstination pour publier ces mémoires, mais que de courbettes, que de couleuvres avalées en chemin !
Je serais une histoire cree, j’irais bien remonter le fil du temps pour raconter comment les choses se passèrent entre le captif et son biographe, tiens.

Et à défaut d’être une histoire, je suis tristesse, à la nouvelle que Géronimo est mort, encore, captif, toujours.

***
« Mais tu sais, mon petit-fils, ce monde est fragile. »
Le mot qu’il choisit pour exprimer ‘fragile’ était gros des complexités d’un processus ininterrompu, et aussi de la force naturelle des toiles d’araignées tissées en travers des chemins sur les collines de sable, où le soleil du matin vient se prendre à chaque filament de toile. Il fallait longtemps pour expliquer la fragilité et la complexité parce que aucun mot n’existe tout seul, et la raison du choix de chaque mot devait être expliquée à l’aide d’une histoire montrant pourquoi il fallait le dire de cette manière-là. C’était là la responsabilité que l’on héritait en tant qu’être humain, affirmait le vieux Ku’oosh, l’histoire qui sous-tend chaque mot devait être racontée afin qu’il n’y eût pas d’erreur possible quant à la signification de ce que l’on avait dit ; cela exigeait beaucoup de patience et d’amour.
***

Remède à l’empoisonnement, le livre de Leslie M. Silko, Cérémonie – mettant en oeuvre, en action, pour de vrai, une cérémonie de guérison. Comment un Indien vétéran de guerre, incapable de se remettre des séquelles de la Seconde Guerre Mondiale, paumé au milieu de ses potes alcoolos qui ne font que pleurer le temps où un uniforme de soldats leur avait valu, pour la seule fois de leur vie d’Indiens de réserve, le statut de vrais Américains, part mettre en oeuvre dans les montagnes, sur les traces d’un bétail au caractère indocile et résilient bien comme on aime, une cérémonie réinventée, en vue de contrer enfin le maléfice incarné par la présence des Blancs. La fin de l’amertume qui empoisonne, la voie de la beauté.

Et en parlant de beauté amérindienne, je vous laisse sur cette voie à arpenter online, très chouette, très riche, un des rares ponts que nous ayons de ce côté de l’océan :

Sur le dos de la tortue

Échappée des flammes

Will you like what you see
If you look in their eyes?

Will it look like you?

See this stranger
in blue water
drowning your self?

Those Mirror Eyes,
oh how they dye
the colour of your soul:

blind eyes binding you
in the retina net of their lies,
optical illusions, their delusion.

And you, you desperate little hope-clinger,
groping for the light switch, trying to
look all beings in the eyes –

still looking for those eyes
where the truth would lie? Lire la suite

Carpe noctem

Viens de finir la lecture de Ravens in the Library. Drôle de bestiole, cette antho. Un petit bout de magie en acte et en pages, celle qui sauve les gens : Lire la suite